18 février 2008

Dans la forêt

Mon cousin,

J’ai pensé à toi hier, tandis que nous roulions vers Paris. À un moment, la route s’insinue dans la forêt pendant quelques kilomètres et c’est un chemin dont j’aime la simplicité. Il y a peu, nous avons eu la chance d’apercevoir une biche dans le taillis dégarni par l’hiver, si près de la route que j’en ai été saisie. Mais il paraît que si elles craignent les hommes plus que tout, les voitures en revanche ne les effarouchent guère. Hier donc, nous roulions tranquillement et je scrutais les fourrés en espérant que le petit miracle se reproduirait. L’heure n’était plus à ça, pourtant, et ce sont les chasseurs qui avaient investi la tranquillité du sous-bois, juchés de loin en loin sur leurs affûts, ridiculement vêtus (manière de protection contre d’éventuels plombs perdus, sans doute ?) d’un gilet voyant qui jurait avec arrogance sur les bruns environnants. Oui, je les déteste ces chasseurs, tu le sais. Enfin, détester n’est pas exact, je suis trop nonchalante pour un sentiment si négatif, disons que je les exècre et surtout que je ne les comprends pas. Je t’entends déjà me dire (et j’entends surtout… que je n’y entends rien !) qu’il faut faire la part des choses et des gens. Mais vois-tu, mon idée de la chasse te ferait sûrement rire. Si tu me parles de départs avant le lever du jour dans l’air qui fume encore, de solides casse-croûte dévorés à l’aube, de grosse amitié virile dans ce que le terme a d’admirable, de respect du sauvage, si tu me dis que parfois même, l’on ne tirera pas, je veux bien admettre le bien-fondé de la chose. Pas l’accepter - il s’en faut - moi que la mort d’un animal laisse désemparée, mais la comprendre. Sous la plume d’un Marcel pas encore écrivain, ces sorties prennent des accents d’aventure et l’on se surprend à guetter avec lui les fameuses bartavelles que son père, par un coup fameux dont la légende familiale retentira longtemps, saisit en plein vol. L’émerveillement du garçon est tel qu’il auréole les oiseaux martyrs d’une gloire au moins égale à celle du père admiré, et leur chute brutale trouve sa propre justification dans l’ascension inverse de cet homme dont il redoutait la défaite. N’est pas Pagnol qui veut, je te le concède, et trop souvent ces campagnes seront, pour ce que l’on nomme ma sensiblerie, de simples carnages.

Dans cette région agricole où chaque homme, chaque fils ou presque, grandit dans une tradition de chasse, ces récits ne sont pas de mise. Pourtant, j’ai dû reconnaître que l’économie domestique y est différente et qu’elle est plus proche du rythme des saisons : jamais encore je n’avais vu ces rangées interminables de bocaux dans les magasins, ni constaté que la conservation des produits de la terre (et ici le gibier en est un) est une occupation banale. Ici, les femmes savent encore faire des conserves de fruits et de légumes, préparer le gibier à plumes et à poils, cuire terrines et pâtés. Si près de Paris, dans cette ville qui s’enorgueillit de sa gloire médiévale, je côtoie chaque jour des signes d’une ruralité qui force mon respect et m’intrigue. La campagne de mon enfance, bien que géographiquement proche, était très différente. Le végétal y avait la part belle et les coucous du bord des chemins, les perce-neige graciles et les joyeuses primevères formaient un trio de bouquets maladroits qui me charmait année après année dans le vieux verre givré. Des animaux je me rappelle surtout les vaches qui m’effrayaient par leur masse, la chaleur un peu nauséabonde de l’étable et les poules qui m’offraient ce petit luxe de l’œuf frais pondu et récolté spécialement pour mon dîner. C’est avec vous, ma famille du sud-ouest, mes gais cousins joueurs de rugby et pêcheurs d’anguilles sous la lune, que j’ai découvert la chasse. De loin, avec des mines sévères de parisienne à jamais étrangère à ces pratiques immémoriales.

Voilà donc un petit pamphlet de saison, écrit à ta seule intention, et où tu feras ta moisson d’indignation en souriant doucement, comme autrefois, devant l’emportement passionné de ta petite cousine.

Avec mon affection,

V.

Posté par lunemalo à 15:53 - - Commentaires [7] - Permalien [#]


Commentaires sur Dans la forêt

    Je penserai à tes mots lundi prochain quand je verrai le panneau accroché juste derrière chez moi et que toute la matinée retentira de cris et d'appels ainsi que de quelques coups de feu si lointains qu'ils paraissent irréels.

    Ces chasseurs du lundi sont mon plombier, le médecin du coin ou mes voisins qui me proposent tout l'automne des volatiles variés à plumer.
    Je m'y plie souvent de bonne grâce (et avec des gants), les enfants font ainsi des leçons de choses ... contestables mais je refuse les lapins, lièvres et autres morceaux de sanglier que l'époux se charge de dépecer hors de ma vue et de ma cuisine.

    Oui, nous vivons aussi si près de Paris mais dans une drôle de campagne tout de même.

    L'overdose m'a tout de même atteinte l'année de la grippe aviaire qui m'a fourni un merveilleux prétexte ...juste le temps d'une saison.

    Je suis ravie que tu n'arrêtes pas d'écrire.
    Bises!

    Posté par michele, 18 février 2008 à 22:42 | | Répondre
  • chère madame V, je crois que la chasse est terminée de puis ce week-end. Dans quelques temps ici, nous allons pouvoir reprendre nos promenades à cheval dont l'odeur couvre celle des humains et n'effraie donc pas les animaux de la forêt.
    Je suis vraiment ravie de venir lire ces lettres.

    Posté par marion, 19 février 2008 à 12:28 | | Répondre
  • J'opposerai la chasse (lorsqu'elle ne consiste pas à un vulgaire lâcher d'animaux dociles) au délire de l'industrie agro-alimentaire qui consiste à élever des animaux en cage dans le seul but de les tuer.
    Si je dois préférer l'un des deux, je sais très bien lequel.

    Posté par sissi, 19 février 2008 à 22:27 | | Répondre
  • J'ai lu pendant mes vacances deux petits textes de Thoreau sur l'hiver et l'automne qui feraient bien ton sur ton avec cette lettre… bises V.

    Posté par venezia, 21 février 2008 à 16:18 | | Répondre
  • Monsieur C n'est point chasseur...mais se régale de petits volatiles que je me refuse de manger !!!Que dire des battues qui se font vers chez nous...un chasseur tous les 10 mètres, au bord de la route, fusil à la main, attendant la pauvre bête...quelle partie de plaisir : rester assis dans le froid et attendre qu'un sanglier suicidaire passe !!!

    Posté par cris, 22 février 2008 à 18:42 | | Répondre
  • Ta campagne "parisienne" ressemble fort à ma campagne corrézienne!!! Et ce que tu écris ressemble fort à ce que j'ai ressenti en arrivant ici (en revanche tu l'exprimes beaucoup mieux que moi!)
    Hier encore j'ai entendu les coups de fusil résonner... Que je déteste ça: non seulement ça me fait peur et je n'ose pas aller me promener hors des chemin, mais je ne peux m'empêcher d'imaginer un animal agonisant... bref.

    Je suis ravie de te retrouver ici, et sous cette forme!

    Posté par MaNouvelleNature, 25 février 2008 à 19:21 | | Répondre
  • Juste pour te dire que je trouve ton com' chez marion (ts les jours dimanche) plein de justesse.

    Bonne journée

    Posté par tribulanne, 27 février 2008 à 15:41 | | Répondre
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