08 mars 2008

Surveillance attentive

Cher Docteur,

Comme nous en sommes convenus, je vous tiens au courant de l’état de santé de votre petite malade. Vingt quatre heures se sont écoulées depuis notre retour et seulement quarante huit, je le réalise à ma profonde stupéfaction, depuis que vous avez ordonné l’hospitalisation immédiate de L. Ces deux jours nous ont bouleversés dans le sens le plus strict du terme, vous l’imaginez sans peine, et nous essayons, devant le comportement de notre fille, de faire la part de la maladie qui ne cède qu’à regret et de l’empreinte profonde laissée par cette première expérience de la douleur. Ainsi, la nuit dernière, avons-nous dû mettre de côté notre propre fatigue et notre irritation devant les appels répétés de L. et attribuer à la fièvre persistante l’impossibilité de lui faire entendre raison. Ces deux dernières semaines, elle avait en effet repris l’habitude de se réveiller en fin de nuit après un endormissement des plus difficile, et mon époux et moi-même souffrons d’un sérieux retard de sommeil qui ne nous prédispose guère à la patience, je l’avoue. Cette nuit, toutefois, sa température était nettement remontée, me faisant craindre le retour des affreuses migraines du début, et j’ai bricolé un lit de fortune à son chevet où je me suis installée après lui avoir administré une nouvelle dose d’antalgique. Ma présence l’a apaisée et elle a pu prendre (et moi avec elle !) un peu de repos jusqu’au matin.

La matinée n’a pas été très calme. Nous avons navigué de la patience raisonneuse à l’exaspération, de la colère à la douceur, devant une enfant qui refusait tout après l’avoir exigé, repoussant son lait d’abord trop chaud puis pas assez, cherchant tous les moyens de nous jeter hors de nos gonds comme pour mieux reprendre sa propre assise. Il me semble que le malaise physique qu’elle ressent encore n’explique pas tout, et je crois déceler dans sa manière de clamer « Papa » à la moindre contrariété les prémices d’une phase plus oedipienne de son développement,  si vous me permettez cette analyse. Elle et moi sommes les seules habitantes féminines de la maison (si l’on excepte le chat dont vous conviendrez qu’elle ne connaît pas le sexe), et il me semble qu’elle a fort bien compris de quel côté se ranger si elle veut obtenir quelque soutien. Ses frères sont grands, n’est-ce pas, rien à voir avec les garçons qu’elle côtoie à l’école. La demoiselle vit dans un monde d’hommes qui lui convient parfaitement, qui lui renvoie complaisamment l’image d’une petite princesse aimée sans réserve, dont les caprices font souvent sourire. Dans ce jeu de miroirs si flatteurs, je suis évidemment la méchante fée qui lui montre la réalité sous un jour moins idyllique et l’empêche de céder trop vite à la facilité. Elle est donc avec moi comme ces masques grecs, passant du sourire franc à la grimace de colère avant de bouleverser le jeu en un instant pour redevenir une toute petite fille qui se réfugie dans les bras de Maman. L’éducation d’un tel enfant est une lutte quotidienne et après deux garçons bien plus faciles, je suis souvent désarçonnée et certainement maladroite dans ma manière de réagir à ses outrances. L’expérience est certes grisante mais elle m’épuise, et je crains souvent de ne plus avoir la patience d’antan. La maternité est malheureusement souvent empreinte d’une culpabilité inutile, je le sais, mais je ne peux m’en défendre malgré vos avertissements indulgents.

Pour en revenir donc à son état de santé, il me semble que ce méchant virus, quel qu’il soit, cède peu à peu du terrain même s’il lance encore quelques feux sauvages. Tout vaut mieux cependant que le spectre de cette affreuse bactérie dont vous avez craint la présence. La fièvre est toujours là et même moins forte, nous voyons bien qu’elle fatigue terriblement L. dont la vitalité habituelle ne s’exprime que par intermittence. Je me suis surprise le premier soir à murmurer à l’oreille de ma fille une sorte de déclaration de guerre, l’exhortant à se défendre de toutes ses forces, à bouter hors d’elle cet envahisseur invisible. M’a-t-il entendue, a-t-il craint cette volonté farouche à le détruire ? Elle, la pauvrette, m’a répondu « oui Maman » sans rien comprendre de mes mots, mais très consciente, en revanche, de ma détermination. Je crois profondément que nous pouvons infuser un peu de notre force dans un corps ou un esprit qui souffre, même si je renonce à savoir par quel véhicule. Je vous entends penser que cette conviction ne s’appuie sur aucune vérité scientifique, et vous avez raison, mais qui dira avec certitude ce qu’elle est capable d’accomplir ? Je crois pour ma part qu’elle peut abattre des montagnes comme les relever. Elle m’accompagne depuis mon enfance et ce n’est certes pas aujourd’hui que je lui signifierai son congé.

Cher Docteur, permettez-moi de vous exprimer une fois encore toute notre gratitude. Je sais pour l’avoir vécu que de nombreux médecins harassés de travail m’auraient éconduite là où vous avez repoussé une fois de plus les limites de votre emploi du temps pour nous recevoir. Je vous sais gré également d’avoir pris la peine de visiter votre petite patiente après une journée que je sais fort longue et de me porter vous-même la bonne nouvelle de ses résultats négatifs. L. est une enfant que les choses impressionnent au sens quasi-photographique de ce terme, et votre apparition dans sa chambre déjà noyée par le crépuscule l’a rassérénée après le vertigineux ballet de blouses blanches qui s’était joué autour d’elle. De tout cela, je vous remercie très sincèrement.

Après cette grande peur dont vous avez pris votre part, j’espère que l’escapade prévue, dont vous vous excusiez presque, aura eu un avant-goût de printemps.

Avec toute ma reconnaissance,

Madame A.

Posté par lunemalo à 16:25 - - Commentaires [16] - Permalien [#]


Commentaires sur Surveillance attentive

    Du courage...

    je sais que tu n'en manques pas, mais parfois on a un peu de mal à refaire le plein! des bisous à la petite princesse et de sincères amitiés à sa maman...

    Posté par Cacrine, 08 mars 2008 à 18:09 | | Répondre
  • tous mes voeux de guérison à la petite princesse,
    quant aux expériences que vous vivez en ce moment avec cette futée demoiselle,je commence à l'entrevoir aussi de mon côté...
    bien à vous,
    mademoiselleC

    Posté par mademoiselleC, 08 mars 2008 à 19:23 | | Répondre
  • pauvre L et pauvre vous, en voilà des soucis, de la fatigue.
    Après ces évènements que la patience vienne à manquer ne m'étonne pas, même si...
    Tu sais quoi, ce qui m'a fait sourire, c'est que, comme toi, je déclare la guerre aux microbes et fais répéter aux enfants de la déclarer avec moi parce que je suis sûre du bienfait de la guerre déclarée!
    je t'embrasse bien fort, remets toi de tes émotions, et une carresse à L.

    Posté par silo, 08 mars 2008 à 20:20 | | Répondre
  • Comme ces relations-là sont compliquées, la petite fille et son papa, la maman et sa fille... et comme tu les exposes ici avec une éclairante clarté ! Pas facile de trouver l'attitude la plus juste, la douce fermeté, le refus respectueux. D'autant plus quand on se sent épuisé. Prends bien soin de toi, chère V. !

    J'aime cette idée d'écrire au médecin, de le remercier de ses gestes et de ses mots qui, tout
    professionnels qu'ils soient, n'en demeurent pas moins bienfaisants et bienveillants.

    Je t'embrasse.

    Posté par telle, 08 mars 2008 à 21:11 | | Répondre
  • Ah, la petite fille et son papa.... j'ai connu cela aussi.
    Heureusement, elle n'a rien de grave et j'espère qu'elle va vite se remettre. Je suis persuadée aussi que l'on peut insuffler à un enfant, aussi jeune soit-il la force de combattre un ennemi, je suis certaine que tu y es pour quelque chose.
    Prends soin de toi également. Bon courage.

    Posté par Catherine, 08 mars 2008 à 21:25 | | Répondre
  • insuffler à son enfant la force de lutter, c'est lui dire qu'on l'aime...

    Posté par flo, 09 mars 2008 à 11:03 | | Répondre
  • Tout semble s'apaiser après un moment difficile... et les lois des relations mère-fille me semblent parfois si tortueuses, mais si importantes... Des pensées...

    Posté par Flo du désert, 09 mars 2008 à 13:16 | | Répondre
  • bon retablissement a votre puce et aussi a vous les parents en manquent de sommeil... sommeil que j aimerais bien retrouver... moi aussi si Mr Axel veut bien me laisser dormir une nuit ininterrompue helas... ce n est toujours pas ca...a bientot pour des journees plus lisses..

    Posté par pascaline, 10 mars 2008 à 06:49 | | Répondre
  • un virus sévit ici depuis plusieurs semaines, avec des assauts réguliers plus ou moins virulents, mettant Blanche complètement à plat ce week-end dernier. Une petite Blanche qui trouve, elle aussi peut être, quelque "bénéfice secondaire à la maladie". Dur dur de résister. Je vous embrasse tendrement toutes les deux.

    Posté par marion, 10 mars 2008 à 16:33 | | Répondre
  • oh, oui, calinez-la, choyez-la, dormez-la, combattez ensemble cet affreux virus (je crois qu'un de ses frères est passé chez nous -je n'avais jamais eu peur avant...-) et tant pis si quelques "caprices" ou faveurs "abusives" se glissent dans les soins , il sera bien temps, plus tard, de reprendre l'éducation...
    Et dormir ensemble (ou tout à coté) cela soigne et rassure si bien
    heureusement, nos malades se transforment en bien portants en un clin d'oeil et cela va venir bien vite. En amitié.

    Posté par clo, 10 mars 2008 à 22:06 | | Répondre
  • Les virus aiment bien se glisser dans les changements de saison… J'espère que la petite princesse est sur le chemin de la guérison désormais.

    Posté par venezia, 11 mars 2008 à 22:19 | | Répondre
  • Je comprends ta frayeur, un virus malin qui peut prendre des allures de m...De grosses bises sur les joues douces et fraiches, j'espère, de petite L et pour toi ma V des heures de sommeil réparateur !!

    Posté par cris, 12 mars 2008 à 16:17 | | Répondre
  • Comme il est plaisant de vous lire...
    Fut une époque où l'écriture était un refuge plein de douceur. Ma vie aujourd'hui, chronophage, ne me laisse plus cette plaisante liberté, et vous lire me laisse songeuse et nostalgique.
    Il y a trois jours, ma fille de 6 ans, épuisée par un vilain virus, me disait : " maman, à quoi ça sert de vivre, si c'est pour être malade ?" !!! Cette petite phrase a ébranlé mon coeur de maman...
    Je souhaite une guérison rapide à L.

    Posté par madranna, 12 mars 2008 à 16:26 | | Répondre
  • bon repos et doux baisers à cette petite fille qui me rappelle la mienne

    Posté par lao, 14 mars 2008 à 12:20 | | Répondre
  • des microbes partout...bon rétablissement et reposez vous bien...une ordonnance de tricot peut être pour la maman?

    Posté par encre violette, 16 mars 2008 à 21:19 | | Répondre
  • L se porte-t-elle mieux ? La maman est-elle plus sereine ? Je l'espère. Bises à toutes les deux.

    Posté par cielo moon, 17 mars 2008 à 19:17 | | Répondre
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