31 mars 2008
Heure d'été
Chère M.,
J’ai tardé à te répondre, tu ne m’en voudras pas j’espère, mais ces derniers jours ont été remplis jusqu’à ras bord d’occupations aussi diverses qu’urgentes. J’ai d’abord achevé, entre deux préparatifs pour le départ de B. et quelques piètres tentatives domestiques, le grand projet qui m’a tenue occupée toutes ces dernières semaines. Dieu merci, les vacances sont bel et bien là et même si nous les passerons à la maison, la perspective de ces quelques jours de respiration m’enchante.
Je suis en effet bien résolue à reproduire la petite bulle de grâce que nous avons connue à Noël et je m’efforce avec la plus grande application de profiter de chaque instant, quelque triviale soit son « affectation » ! Enfin, soyons honnêtes, en trois journées de liberté, je n’ai guère fait de corvées… Quelques courses fort plaisantes samedi avec J-F et L., un retour au son des préludes de Chopin au milieu de champs qui sortaient doucement du sommeil de l’hiver et déroulaient une terre grasse sous un ciel exceptionnellement bleu et un cours de danse dont je suis rentrée fourbue mais la tête et les jambes pleines de pas de bourrée, de jetés et d’arabesques. Puis un dîner tardif en amoureux et une bonne nuit de sommeil, doublement écourtée cependant par les appels de L. que les frayeurs du mois dernier continuent de faire trembler et cette heure prestement escamotée au creux de la nuit. Comme toujours, nous allons passer quelques jours à nous demander si telle pendule est déjà à l’heure d’été, s’il n’est pas temps d’aller chercher L. à l’école et voguer, un peu perplexes, entre autant d’affirmations muettes et contradictoires du temps qui passe que la maison compte d’instruments pour en mesurer l’écoulement. Lorsque la fantaisie me prend de réfléchir à cette distorsion que nous avons institutionnalisée, je me perds avec délices dans les plus folles conjectures. Où donc disparaissent-elles, toutes ces heures que l’on n'a pas vécues ? Quelle chute étrange, tomber ainsi d’une heure à l’autre sans avoir vécu chacune des soixante minutes qui les séparent d'ordinaire… Par quel tour de passe-passe s’en vont-elles, ces poignées de secondes, baguenauder pendant six mois jusqu’aux derniers jours d’octobre où elles seront sommées de rentrer dans le rang, de s’y faire une place à contresens des aiguilles et d’attendre sagement un autre retour du printemps ? Voilà du temps délicieusement perdu à échafauder des hypothèses plus farfelues les unes que les autres, et je ne vois guère que la grande question de l’infinitude de l’univers pour m’offrir pareille séance de réflexion futile !
Quant à toi qui vas t’envoler bientôt pour le pays où, en cette saison, le soleil se lève sur une pluie de fleurs immaculées, tu vas faire un bond dans le temps d’une tout autre ampleur pour de multiples retrouvailles que je te souhaite douces et gaies, et j’espère déjà avec gourmandise le compte-rendu circonstancié que tu ne manqueras pas de nous faire. En guise de prélude à ton voyage, j’écoutais il y a quelques jours un disque de musique japonaise traditionnelle dont les accords souvent étranges pour l’oreille occidentale ont doucement bercé mes heures de travail.
Le joli soleil d’avant-hier a tiré sa révérence et c’est sous la menace de la pluie que nous sommes partis dimanche pour notre premier vide-greniers de la saison. J’ai réalisé avec un peu d’amusement qu’il y a six mois exactement nous étions dans la même ville pour la même raison et que nous avions alors profité de l’heure magiquement greffée à notre journée pour faire de jolies trouvailles au goût d’enfance. Hier le butin était plus maigre, mais nous sommes tout de même revenus chargés d’un lit de poupée en fer que tu me volerais sans la moindre vergogne puisqu’il ressemble beaucoup à celui dans lequel le petit M. dort désormais, d’une grande pile d’assiettes à motif de roses achetées pour trois ridicules pièces et que le vendeur avait gentiment complétées d’une soupière assortie, miraculeusement retrouvée au milieu du fatras pendant que nous furetions en laissant à sa garde notre encombrant achat. Et puis encore deux plats d’argent chiffrés, trois cartes anciennes montrant la France, l’Afrique et Verdun tels qu’ils n’existent plus, quelques vêtements de poupée anciens dont je copierai le patron pour compléter la garde-robe de H., un drap de berceau brodé, une culotte bouffante de petite fille modèle et un petit jupon pour L., tous deux en coton fin et broderie anglaise et enfin, surprise inattendue et d’autant plus délicieuse, ce que j’ai acheté pour un très vieux cahier d’écolier et qui s’est révélé une sorte de journal d’excursion en Suisse, signé d’une mystérieuse Miss Clochette et daté de l’année 1903 ! Le ton est alerte et malicieux, l’auteur ose çà et là quelques traits d'esprit assez plaisants et la découverte de l’ensemble me promet quelques bons moments. Ce qui m’intrigue un peu, c’est le changement d’écriture sur certaines pages, comme si en parallèle de la narratrice principale, deux ou trois gais acolytes étaient venus mettre leur grain de sel… Je t’en dirai plus bientôt, je crois que ta curiosité est déjà piquée par cette petite énigme !
C'est drôle (il faut entendre bizarre) ce que tu me dis du député de ta région. Ici aussi le maire n'a été sortant que le temps d'un tour et il a réintégré triomphalement (avec 70 % des voix !!) un fauteuil qu'il n'avait quitté qu'en théorie. Ce fils de la région, riche mais bouseux dans l'âme (à distinguer des « paysans » pour lesquels j'ai le plus grand respect mais qui n'ont pas droit de cité ici, où nous n'avons que de très gros agriculteurs enrichis, petit-fils ou arrières petits-fils de métayers qui se sont crevés à la tâche pour leur offrir ces hectares de terre qu'ils font crever à leur tour à grand renfort de pesticides), a certes pris quelques initiatives intéressantes, mais en laissant en friche combien d'autres domaines où une action serait pourtant de la plus haute urgence. Les rues sont sales, chacun parque sa voiture n'importe où en se fichant comme d'une guigne des passants contraints de marcher sur la chaussée, dans l'indifférence résolue de la police municipale. Et je t'épargne les rues mi-dépavées comme par un autre Mai 68, la gigantesque partie de Monopoly qui se joue à guichets fermés et couteaux tirés dans la ville haute ou la rénovation des remparts qui ont désormais la triste physionomie de ces murailles factices des parcs d'attraction à l'américaine...
La pluie a repris, je l’entends au chuintement particulier des roues sur le bitume, et je constate avec surprise qu’il est – déjà – cinq heures et demie. C’est officiel, le rideau peut se lever sur les futures soirées d’été où le soleil s’éternise au fond du ciel et même si le froid persiste, je rêve déjà de vêtements blancs et de pierre chauffée.
Très affectueusement,
V.
P.S. Je t’envoie séparément la réponse à ta question « technique ».
30 mars 2008
Plan de campagne
Du Général des R.P A. au Colonel I.
Cher ami,
Quelques mots en hâte pour vous informer que le ravitaillement attendu impatiemment sur le front de l’est est arrivé à destination sans encombre. Outre le paquetage prévu, nous y avons trouvé deux petites surprises qui nous ont fait grand plaisir en ces jours de grisaille persistante. La livraison a été faite dans la journée selon les instructions et grâce à votre diligence, le lieutenant-colonel L. est fin prêt pour la campagne de printemps. Il me charge de vous transmettre ses humbles remerciements et ses salutations.
Ma présence est requise sans retard dans les quartiers des sous-officiers où quelque drame domestique semble s’être produit, je remets donc à ma prochaine missive un récit plus circonstancié des derniers événements non sans vous réaffirmer, mon ami, toute ma gratitude.
Votre dévoué,
Général A.
17 mars 2008
Conte de fée
Chère Bonne fée,
Une semaine s'est écoulée, déjà, depuis que tes généreux présents sont arrivés dans notre maisonnée, venant marquer d'un sens particulier l'adoption de Mademoiselle H. Te voici donc devenue sa marraine lointaine et un peu mystérieuse, par une espèce de logique qui me laisse rêveuse. Ces semaines auront été bien riches et je m'étonne encore de la chance particulière qui m'est échue, dans l'un et l'autre sens. Durant ces jours de préparation fébrile, je n'ai que rarement pensé à ma fée des merveilles, tout entière à ma propre application. Puis au fil des choses entrevues çà et là, des secrets à demi dévoilés, de l'ombre d'une couleur aimée ou d'une boucle de ruban, je me suis prise à rêver. Point d'impatience excessive pourtant, je savourais d'avance le plaisir qu'il y aurait à tenir enfin dans nos mains le paquet patiemment préparé dans une maison inconnue. Comment te décrire alors mon premier sentiment lorsque je l'ai vu ? Un coup d'œil m'a suffi pour savoir. Toute dignité proprement remisée, j'ai poussé un vrai cri de joie qui a rassemblé autour de moi tous les membres de la famille et fait fuir le chat miaulant de désapprobation.
Après un déballage soigneux (surtout, ne pas abîmer le dessin que je conserverai comme maints autres petits trésors), voici enfin la boîte comme une charmante vitrine, et sous le couvercle transparent ce qui m'a semblé, dans l'émotion, un tourbillon de tons aimés et de cette folie florale que j'avais évoquée. Tu m'as dit fort gentiment avoir été inspirée par mes indications et je peux te dire à mon tour que j'apprécie à sa juste mesure la traduction que tu en as faite. Comment te dire ? Tout m'a enchantée, c'est fort simple. J'ai beau regarder et regarder encore, retourner les minuscules vêtements, caresser les étoffes et la laine si douce, essayer diverses combinaisons en me croyant rue de Grenelle et admirer une fois de plus la délicatesse des points, je ne saurais que choisir s'il fallait ne garder qu'une chose. Dieu merci personne ne me le demande et je peux jouer à la poupée en toute bonne conscience puisque, n'est-ce pas, L. n'est pas encore bien habile avec les petits boutons… Je tiens là une fort belle excuse et je défie quiconque suggèrerait, l'air goguenard, que je m'amuse autant qu'elle. J'ai alors l'œil transparent et le nez en l'air qui coupent court à toute tentative. Ma technique ne trompe personne, bien sûr, et les messieurs de la maison sourient d'un air entendu en se détournant, nous laissant L. et moi à nos affaires de filles. Je ne m'en plaindrai certes pas, lorsque les affaires en question sont de cet acabit…
Ce samedi, j'ai serré l'indispensable dans la ravissante pochette qui est allée rejoindre chaussons et cache-cœur dans le sac qui m'accompagne à la danse. J'ai grandi auprès d'une mère, fort douée elle-même, qui valorisait en tout domaine le patient travail des mains et m'a transmis cet amour du manuel. Tu comprendras mieux, peut-être, le plaisir que j'ai à m'accompagner au quotidien d'objets ainsi réalisés plutôt que manufacturés. Plus qu'un plaisir c'est une nécessité, et cela explique probablement pourquoi je chéris autant les trésors de linge ancien que je découvre au gré du temps. Je ne suis pas pour autant atteinte d'un délire de sauvegarde : ce que j'aime je l'utilise, malgré les risques, et rien ne me fait plus plaisir que de voir ma fille vêtue d'une robe qui a deux fois mon âge ou de retrouver au hasard d'une armoire la brassière tricotée par des mains amies. Ta petite boîte est ainsi allée rejoindre sur la table de la lingerie ce qu'on pourrait prendre pour un joyeux fatras, et dont j'aime pourtant chaque élément, si modeste qu'il soit. J'aime à y poser les yeux et j'ai beau faire, je ne peux que conserver ces œuvres plus ou moins éphémères qui structurent mon univers.
Voilà donc le touchant cadeau d'une fée du printemps, quelques étoffes, un peu de laine et de papier, de la générosité et un souffle de grâce qui me font dire, une fois de plus, que le hasard m'a singulièrement privilégiée…
Les légendes du temps jadis, celles qui commencent par « Il était une fois… », racontent souvent la naissance de quelque princesse bonne et charmante. Sont-ce bien des légendes après tout ? Il est permis d'en douter… Il advient parfois qu'une sorte de concile de fées se tienne autour d'un berceau, faisant pleuvoir sur l'enfançon des talents merveilleux comme autant de bénédictions.
Je t'embrasse,
V.
08 mars 2008
Surveillance attentive
Cher Docteur,
Comme nous en sommes convenus, je vous tiens au courant de l’état de santé de votre petite malade. Vingt quatre heures se sont écoulées depuis notre retour et seulement quarante huit, je le réalise à ma profonde stupéfaction, depuis que vous avez ordonné l’hospitalisation immédiate de L. Ces deux jours nous ont bouleversés dans le sens le plus strict du terme, vous l’imaginez sans peine, et nous essayons, devant le comportement de notre fille, de faire la part de la maladie qui ne cède qu’à regret et de l’empreinte profonde laissée par cette première expérience de la douleur. Ainsi, la nuit dernière, avons-nous dû mettre de côté notre propre fatigue et notre irritation devant les appels répétés de L. et attribuer à la fièvre persistante l’impossibilité de lui faire entendre raison. Ces deux dernières semaines, elle avait en effet repris l’habitude de se réveiller en fin de nuit après un endormissement des plus difficile, et mon époux et moi-même souffrons d’un sérieux retard de sommeil qui ne nous prédispose guère à la patience, je l’avoue. Cette nuit, toutefois, sa température était nettement remontée, me faisant craindre le retour des affreuses migraines du début, et j’ai bricolé un lit de fortune à son chevet où je me suis installée après lui avoir administré une nouvelle dose d’antalgique. Ma présence l’a apaisée et elle a pu prendre (et moi avec elle !) un peu de repos jusqu’au matin.
La matinée n’a pas été très calme. Nous avons navigué de la patience raisonneuse à l’exaspération, de la colère à la douceur, devant une enfant qui refusait tout après l’avoir exigé, repoussant son lait d’abord trop chaud puis pas assez, cherchant tous les moyens de nous jeter hors de nos gonds comme pour mieux reprendre sa propre assise. Il me semble que le malaise physique qu’elle ressent encore n’explique pas tout, et je crois déceler dans sa manière de clamer « Papa » à la moindre contrariété les prémices d’une phase plus oedipienne de son développement, si vous me permettez cette analyse. Elle et moi sommes les seules habitantes féminines de la maison (si l’on excepte le chat dont vous conviendrez qu’elle ne connaît pas le sexe), et il me semble qu’elle a fort bien compris de quel côté se ranger si elle veut obtenir quelque soutien. Ses frères sont grands, n’est-ce pas, rien à voir avec les garçons qu’elle côtoie à l’école. La demoiselle vit dans un monde d’hommes qui lui convient parfaitement, qui lui renvoie complaisamment l’image d’une petite princesse aimée sans réserve, dont les caprices font souvent sourire. Dans ce jeu de miroirs si flatteurs, je suis évidemment la méchante fée qui lui montre la réalité sous un jour moins idyllique et l’empêche de céder trop vite à la facilité. Elle est donc avec moi comme ces masques grecs, passant du sourire franc à la grimace de colère avant de bouleverser le jeu en un instant pour redevenir une toute petite fille qui se réfugie dans les bras de Maman. L’éducation d’un tel enfant est une lutte quotidienne et après deux garçons bien plus faciles, je suis souvent désarçonnée et certainement maladroite dans ma manière de réagir à ses outrances. L’expérience est certes grisante mais elle m’épuise, et je crains souvent de ne plus avoir la patience d’antan. La maternité est malheureusement souvent empreinte d’une culpabilité inutile, je le sais, mais je ne peux m’en défendre malgré vos avertissements indulgents.
Pour en revenir donc à son état de santé, il me semble que ce méchant virus, quel qu’il soit, cède peu à peu du terrain même s’il lance encore quelques feux sauvages. Tout vaut mieux cependant que le spectre de cette affreuse bactérie dont vous avez craint la présence. La fièvre est toujours là et même moins forte, nous voyons bien qu’elle fatigue terriblement L. dont la vitalité habituelle ne s’exprime que par intermittence. Je me suis surprise le premier soir à murmurer à l’oreille de ma fille une sorte de déclaration de guerre, l’exhortant à se défendre de toutes ses forces, à bouter hors d’elle cet envahisseur invisible. M’a-t-il entendue, a-t-il craint cette volonté farouche à le détruire ? Elle, la pauvrette, m’a répondu « oui Maman » sans rien comprendre de mes mots, mais très consciente, en revanche, de ma détermination. Je crois profondément que nous pouvons infuser un peu de notre force dans un corps ou un esprit qui souffre, même si je renonce à savoir par quel véhicule. Je vous entends penser que cette conviction ne s’appuie sur aucune vérité scientifique, et vous avez raison, mais qui dira avec certitude ce qu’elle est capable d’accomplir ? Je crois pour ma part qu’elle peut abattre des montagnes comme les relever. Elle m’accompagne depuis mon enfance et ce n’est certes pas aujourd’hui que je lui signifierai son congé.
Cher Docteur, permettez-moi de vous exprimer une fois encore toute notre gratitude. Je sais pour l’avoir vécu que de nombreux médecins harassés de travail m’auraient éconduite là où vous avez repoussé une fois de plus les limites de votre emploi du temps pour nous recevoir. Je vous sais gré également d’avoir pris la peine de visiter votre petite patiente après une journée que je sais fort longue et de me porter vous-même la bonne nouvelle de ses résultats négatifs. L. est une enfant que les choses impressionnent au sens quasi-photographique de ce terme, et votre apparition dans sa chambre déjà noyée par le crépuscule l’a rassérénée après le vertigineux ballet de blouses blanches qui s’était joué autour d’elle. De tout cela, je vous remercie très sincèrement.
Après cette grande peur dont vous avez pris votre part, j’espère que l’escapade prévue, dont vous vous excusiez presque, aura eu un avant-goût de printemps.
Avec toute ma reconnaissance,
Madame A.


