Le chemin creux

Correspondance imaginaire au gré des jours

14 février 2008

Lettre à l’époux

Mon ami,

Bien sûr, tu pourrais me dire (mais je sais que tu ne le feras pas) que l’occasion n’a rien d’original et même que je fais preuve d’un singulier manque d’inspiration en t’écrivant aujourd’hui. Que je cède à la facilité peut-être, en prenant une plume qui ne quitte jamais vraiment mes doigts. Mais je sais que tu ne le feras pas. Je sais que comme toujours, tu ne diras pas grand-chose, quelques mots décalés, un peu hors de ce sentier que j’aurai tracé, pour me ramener tranquillement sur celui que nous avons emprunté il y a quelques années. Et je t’y suivrai à mon tour, sans vraiment me soucier de ce que nous réservent ses détours puisque tu tiendras ma main.

Te souviens-tu de ce jour, quelque part au bout du continent, de l’horizon atlantique à nos pieds, devant nos yeux de citadins fatigués, et de cette atmosphère délicieusement surannée ? De cette faille dans le temps où nous nous sommes retirés pour quelques heures, de ce chien promenant au vent iodé une truffe amicale, des galets froids sous nos pieds ? Si nous devions dessiner, même les yeux fermés, une carte imaginaire des lieux que nous avons aimés, je sais que toi et moi en poserions le premier point à Saint-Lunaire, puis qu’il s’étirerait en sinuant vers Dinard et plus loin encore jusqu’à Saint-Malo. Quelque part, bien serré au fond de notre mémoire d’amoureux, un tout petit point qui brille avec entêtement. Est-ce ce jour-là que nous avons su ? La vraie vie, que tu attendais avec un empressement joyeux, y a puisé sans doute la force qu’il fallait pour que nous avancions et encore aujourd’hui, ce nom fait un écho très doux aux espoirs fous que nous avions alors.

Je fais provision ces derniers jours d’une lumière étonnante, rose comme l’intérieur de certains coquillages, qui baigne le tournant de la côte juste au-dessus de la maison. Le fond du ciel est rose aussi et L. s’en émerveille chaque matin, oubliant même la rivière et ses canards bruyants. Une rangée d’arbres très lointains (tu saurais où ils sont, certainement, pour moi ils dessinent juste l’horizon) barre de squelettes noirs cette douceur d’aquarelle, et je m’amuse chaque fois de l’entrain avec lequel L. me suit dans l’observation passionnée des nuances du ciel ou d’une feuille abandonnée. Le moment est fugitif, bientôt il faut tourner dans l’impasse qui mène à l’école et se quitter, mais nous savons elle et moi qu’il reviendra le lendemain, toujours différent. Tout est matière à s’étonner, la brume qui ouate parfois les contours et assourdit les sons, la pluie qui dessine des ronds, le vent qui emporte les larmes des gargouilles. J’aimerais que tu voies ça, ici les saisons inscrivent dans la pierre leur infinie succession, il faut être vigilant. D’un jour à l’autre, le soleil monte plus haut et l’image change. Il faudra rapidement retourner au jardin, retrouver la terre odorante sous les dernières feuilles mortes abandonnées par l’automne, planter les bulbes qui attendent sagement dans la remise puisqu’ici il est encore temps. Le gel a brisé le grand pot blanc mais je ne peux me résoudre à le jeter. Je crains que l’hiver n’ait fait d’autres victimes… Le rosier gallica a vaillamment survécu et porte de tout petits bourgeons, il faudra penser à le rapprocher de la maison pour protéger des dernières gelées cette promesse timide.

Le courage me manque aujourd’hui pour travailler et l’obligation du jour me pèse plus qu’à l’accoutumée. Je m’offrirai, je crois, une après-midi entre parenthèses, j’ai la merveilleuse excuse du patron à dessiner. Je me réjouis d’avance de ces heures à passer dans la lingerie-atelier, de l’odeur particulière qui l’imprègne et des infinies possibilités que m’offrent ces boîtes à rubans, ces coupons sagement pliés, ces breloques dont je ne ferai rien, peut-être, mais qui enchantent ma pensée. Puis ce sera l’heure du goûter, je retrouverai L., elle rira encore une fois du panache de vapeur qui la transforme en petit train pressé et la maison reprendra sa vie de portes claquées, de miaous affamés et de lampes qui annoncent une nouvelle soirée.

À ce soir donc, mon ami, mon mari.

V. 

Posté par lunemalo à 10:23 - Carte du Tendre - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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