04 juin 2008
L'âme des poupées
Chère P.
Depuis 4 jours, l’impression ne m’a pas quittée. J’ai quelque peine à la décrire, d’ailleurs, c’est une sensation diffuse, une présence, oui c’est cela. Tu ne m’as pas quittée depuis dimanche, pas plus que les souvenirs épars de cet endroit hors du temps, si éloigné dans l’esprit et l’atmosphère de l’affairement joyeux du boulevard si proche. Et en même temps le regret me hante, celui de n’avoir pas eu assez de temps, de n’avoir pas osé, peut-être, et se mêle à l’espoir que d’autres rencontres suivront, logiquement. Des images magnifiques, tellement cohérentes, sont venues prolonger cette parenthèse unique, et c’est tant mieux pour ceux qui n’auront pas eu la chance d’être là. Quant à moi, elles sont gravées dans ma mémoire et je les parcoure comme on feuilletterait un livre aimé pour la centième fois. Comment dire après cela, après avoir tenu dans ses bras une de tes poupées, que les objets inanimés n’ont pas d’âme... Bien sûr, les puristes me rétorqueront finement que c’est le sens même du mot, mais cette anima dont ils seraient privés, n’est-ce pas une parcelle de celle de leur créateur, entrée en eux comme par osmose et qui nous touche sans que nous puissions vraiment expliquer pourquoi ? Je crois foncièrement à la transmission d’une sorte de principe spirituel, désincarné, invisible mais d’une puissance telle qu’elle perdure par-delà les années et l’éloignement. Et s’il en est ainsi, quelle belle âme que celle de ces créatures de laine et de chiffon… Et, pour l’enfant qui en reçoit une, quelle chance que d’en être le compagnon muet !
Sur la route qui nous menait à Paris (J.F, pour me faire plaisir, avait choisi le chemin buissonnier, plus long mais que la forêt borde par endroits), nous étions seuls lorsque soudain, une biche a surgi devant la voiture. J’ai crié de saisissement et de joie, c’était la première fois qu’il m’était donné de contempler ce spectacle dans toute sa beauté. L’animal a traversé assez lentement, à ce qu’il m’a semblé, et nous avons eu tout le temps d’admirer sa grâce. J.F m’a expliqué que, même si ces bêtes ne peuvent résister à l’urgence – parfois fatale – qui les pousse hors de la relative protection des bois, elle les emplit en même temps d’une angoisse qui leur coupe le jarret mieux qu’une lame. J’ai éprouvé à ce spectacle une réelle gratitude et j’en ai savouré chaque instant, y voyant comme un signe. Je suis parfois d’une sensibilité excessive, on me le dit souvent, mais je crains qu’il n’y ait plus guère d’espoir que je m’endurcisse…
Pour le déjeuner, en manière de préambule, nous avons retrouvé une amie chère qui a tenu ensuite à nous accompagner. Son intérêt était logique, lui ai-je assez rebattu les oreilles avec la merveilleuse poupée de mademoiselle L. ces derniers mois ! J’ai d’ailleurs réalisé en te voyant que, si j’ai souvent eu envie de te faire le récit de l’arrivée de Heidi chez nous, j’ai toujours reporté. Pourtant, et je mesure en écrivant ces mots à quel point ils peuvent sembler incongrus, il s’agit là d’une véritable adoption et notre famille s’est en quelque sorte agrandie depuis Noël. J’éviterai les parallèles oiseux et déplacés, mais j’aime l’idée que la douceur de cette période ait été ainsi renforcée. J’ai pourtant eu une grande peur, si tu t’en souviens, en voyant le carton éventré et la mine soucieuse du facteur. Quel soulagement lorsque, ayant écarté le papier, je l’ai découverte, intacte et magnifique sous la tarlatane. Je l’ai eue à moi seule pendant quelques jours, jusqu’à ce matin du 25 où j’ai vu ma toute petite fille prendre sa poupée dans ses bras avec une tranquille évidence. Depuis, et j’ose à peine le dire de peur qu’on me prenne pour une folle perdue, je me suis surprise plus d’une fois à redouter le froid ou la pluie pour Heidi, et à la protéger comme je le fais de mes autres enfants… J’ai vite cessé de chercher à cela une explication rationnelle, j’ai d’ailleurs l’idée que je ne suis pas la seule ! Ce qui m’intrigue, pourtant, c’est que tu puisses te séparer de tes poupées sans regret. Je croirais plutôt que chaque départ est un petit déchirement, même si tu sais, comme tu me l’as dit de la nôtre avec une jolie simplicité, que chaque poupée sera très aimée.
Ma chère P., je veux te remercier encore. De ce rêve que tu nous as offert, des heures que tu as passées pour créer cette poupée qui veille en ce moment sur le sommeil de sa petite maman, affaiblie par une vilaine varicelle, du plaisir à venir lorsqu’une autre arrivera chez nous, de la patience et de l’attention que tu consacres à chacune d’elles. Merci de résister, alors que certains jours, le chemin doit te paraître bien dur et bien ingrat. Merci d’y croire et de nous emporter dans ton rêve.
Te l’ai-je déjà dit ? Non, je ne le crois pas. Depuis qu’elle sait correctement parler, et sans que je puisse dire où elle a entendu cette phrase, Mademoiselle L. a pris cette jolie habitude de dire aux gens qu’elle aime et qu’elle retrouve après une séparation : « Je suis contente de te voir… »
Bien à toi,
v.
30 mars 2008
Plan de campagne
Du Général des R.P A. au Colonel I.
Cher ami,
Quelques mots en hâte pour vous informer que le ravitaillement attendu impatiemment sur le front de l’est est arrivé à destination sans encombre. Outre le paquetage prévu, nous y avons trouvé deux petites surprises qui nous ont fait grand plaisir en ces jours de grisaille persistante. La livraison a été faite dans la journée selon les instructions et grâce à votre diligence, le lieutenant-colonel L. est fin prêt pour la campagne de printemps. Il me charge de vous transmettre ses humbles remerciements et ses salutations.
Ma présence est requise sans retard dans les quartiers des sous-officiers où quelque drame domestique semble s’être produit, je remets donc à ma prochaine missive un récit plus circonstancié des derniers événements non sans vous réaffirmer, mon ami, toute ma gratitude.
Votre dévoué,
Général A.
10 février 2008
Naissance
Ma chère M.,
J’ai trouvé ce matin la grande enveloppe portant ton écriture, un peu pliée par le facteur qui peste toujours contre la toute petite fente de la boîte aux lettres. Pas moyen de lui faire comprendre que nous ne pouvons pas tout faire en même temps, que la fameuse boîte standard n’est pas envisageable, bref qu’il va devoir continuer de sonner lorsque le courrier est trop volumineux. Peu importe, froissée ou pas, l’enveloppe était là. Qu’elle est jolie cette photo, quel regard il avait, déjà, ce tout-petit ! Pour ce que vaut mon avis, ce faire-part est parfait (tu remarques d’ailleurs que si l’on inverse les deux mots, c’est à peu près ce que ça donne...). Sobre, élégant sans être guindé, le noir et blanc toujours chic, un beau clair-obscur. Merci d’avoir pensé à moi…
J’espère que tu as plus chaud que moi. Ce soleil têtu voudrait donner une impression de douceur mais l’air reste désespérément froid et je grelotte sans désemparer ! Que sera-t-ce, mon dieu, lorsque je serai une vieille dame percluse d’arthrite ? Peut-être devrais-je dès à présent adopter l’un de ces châles douillets, en tricoter un peut-être, en prévision de ces jours où la chaleur de la jeunesse m’aura désertée ? J’aime l’idée d’un tel ouvrage, oublié dans le panier dès que les jours rallongent, futur compagnon de doux moments de lecture… Je dois vieillir, définitivement, pour avoir de telles envies alors même que le printemps frémit aux fenêtres ! La clarté revenue des matins m’emplit pourtant d’une belle énergie, que le vent aigrelet fauche impitoyablement. Haut les cœurs, me diras-tu, le joli temps s’en vient, v’là l’joli temps ! D’ailleurs il pointe au jardin ‑ si on peut appeler ainsi ces deux plates-bandes améliorées ‑ de vaillants perce-neige, comme un premier frémissement végétal, une paupière délicatement soulevée sur l'exubérance future. Ils m’émeuvent étrangement, ces petits souvenirs des jours d’enfance, et me soufflent d’aller guetter discrètement les autres signes du réveil. Il me vient des envies de bourrache piquante, de roses joufflues et froissées comme des jupons d'enfant, de romarin fleuri… Un chat noir vient nous rendre visite, parfois, sautant du mur moussu pour venir jusqu’à la fenêtre du petit salon narguer la reine de la maison qui balbutie son indignation, le menton tremblant, les moustaches électriques. Il s’en retourne ensuite d’un pas tranquille, nimbé de sa toute-puissance de matou paysan, pas fâché tout de même d’avoir irrité la prétentieuse citadine.
La cloche de l’école va bientôt sonner, elle vibre déjà de l’impatience des petits qui savent que l’heure des mamans est proche. Je dois te quitter, donne-moi de vos nouvelles à ton retour.
Je t’embrasse affectueusement,
V.


