Le chemin creux

Correspondance imaginaire au gré des jours

30 mars 2009

Réincarnation

C.,

Sur l’angle aigü de ma plume, l’encre tremble un peu. Cela fait si longtemps qu’on pourrait croire que rien n'a jamais existé. Et pourtant j’entends, aussi distinctement que si tu te tenais à mes côtés, dans l’affectueux silence qui respecte le mien, les pensées que tu m’adresses et qui me portent.

Sur mon bureau, les feuillets se sont accumulés sans rien me révéler des faits menus et grands que tu y as couchés, je sais déjà, et je m'en attriste irrémédiablement, que j'y découvrirais des moments plus difficiles, des heures où j'aurais pu et dû être là autrement qu’en fantôme sans substance. Je le sais, je le regrette (puisqu'il n’existe pas de verbe pour le remords) et je ne puis m’en excuser, n’est-ce pas. Voilà encore une de ces petites trahisons quotidiennes, blessures involontaires aux autres infligées et avec lesquelles il faut vivre puisqu'on ne peut les effacer.

Je sors de ces mois comme d’une retraite mystique, juste un peu déséquilibrée comme un reclus qui retrouve la lumière. J'ai pourtant beaucoup avancé, je crois, sur un chemin semé d’embûches multiples bien que prévisibles.

La petite console avec son plateau d’argent, celle que tu te plaisais à imaginer, a disparu de l’entrée. La maison bouge et son décor infini s’ébroue dans la nouvelle lumière du printemps. Je continue pourtant d’espérer y voir la blancheur d’une enveloppe portant ton écriture, petite main osant se tendre vers la mienne par-delà les turbulences. Ce soir, enfin, à l'heure où la maisonnée s’est déjà endormie alors que je finis à peine une interminable relecture, je suis venue frapper à ta porte, celle qui était ouverte il n'y a pas si longtemps. Je l'ai trouvée close. Cela devait arriver et me voilà toute penaude, encombrée de cette main levée dont je ne sais plus que faire.

Alors, sous la porte, ou dans la fente petite petite où se glissera bien pourtant ma pénitente amitié, je te souffle tout bas que je suis toujours là.

v.

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08 mars 2008

Surveillance attentive

Cher Docteur,

Comme nous en sommes convenus, je vous tiens au courant de l’état de santé de votre petite malade. Vingt quatre heures se sont écoulées depuis notre retour et seulement quarante huit, je le réalise à ma profonde stupéfaction, depuis que vous avez ordonné l’hospitalisation immédiate de L. Ces deux jours nous ont bouleversés dans le sens le plus strict du terme, vous l’imaginez sans peine, et nous essayons, devant le comportement de notre fille, de faire la part de la maladie qui ne cède qu’à regret et de l’empreinte profonde laissée par cette première expérience de la douleur. Ainsi, la nuit dernière, avons-nous dû mettre de côté notre propre fatigue et notre irritation devant les appels répétés de L. et attribuer à la fièvre persistante l’impossibilité de lui faire entendre raison. Ces deux dernières semaines, elle avait en effet repris l’habitude de se réveiller en fin de nuit après un endormissement des plus difficile, et mon époux et moi-même souffrons d’un sérieux retard de sommeil qui ne nous prédispose guère à la patience, je l’avoue. Cette nuit, toutefois, sa température était nettement remontée, me faisant craindre le retour des affreuses migraines du début, et j’ai bricolé un lit de fortune à son chevet où je me suis installée après lui avoir administré une nouvelle dose d’antalgique. Ma présence l’a apaisée et elle a pu prendre (et moi avec elle !) un peu de repos jusqu’au matin.

La matinée n’a pas été très calme. Nous avons navigué de la patience raisonneuse à l’exaspération, de la colère à la douceur, devant une enfant qui refusait tout après l’avoir exigé, repoussant son lait d’abord trop chaud puis pas assez, cherchant tous les moyens de nous jeter hors de nos gonds comme pour mieux reprendre sa propre assise. Il me semble que le malaise physique qu’elle ressent encore n’explique pas tout, et je crois déceler dans sa manière de clamer « Papa » à la moindre contrariété les prémices d’une phase plus oedipienne de son développement,  si vous me permettez cette analyse. Elle et moi sommes les seules habitantes féminines de la maison (si l’on excepte le chat dont vous conviendrez qu’elle ne connaît pas le sexe), et il me semble qu’elle a fort bien compris de quel côté se ranger si elle veut obtenir quelque soutien. Ses frères sont grands, n’est-ce pas, rien à voir avec les garçons qu’elle côtoie à l’école. La demoiselle vit dans un monde d’hommes qui lui convient parfaitement, qui lui renvoie complaisamment l’image d’une petite princesse aimée sans réserve, dont les caprices font souvent sourire. Dans ce jeu de miroirs si flatteurs, je suis évidemment la méchante fée qui lui montre la réalité sous un jour moins idyllique et l’empêche de céder trop vite à la facilité. Elle est donc avec moi comme ces masques grecs, passant du sourire franc à la grimace de colère avant de bouleverser le jeu en un instant pour redevenir une toute petite fille qui se réfugie dans les bras de Maman. L’éducation d’un tel enfant est une lutte quotidienne et après deux garçons bien plus faciles, je suis souvent désarçonnée et certainement maladroite dans ma manière de réagir à ses outrances. L’expérience est certes grisante mais elle m’épuise, et je crains souvent de ne plus avoir la patience d’antan. La maternité est malheureusement souvent empreinte d’une culpabilité inutile, je le sais, mais je ne peux m’en défendre malgré vos avertissements indulgents.

Pour en revenir donc à son état de santé, il me semble que ce méchant virus, quel qu’il soit, cède peu à peu du terrain même s’il lance encore quelques feux sauvages. Tout vaut mieux cependant que le spectre de cette affreuse bactérie dont vous avez craint la présence. La fièvre est toujours là et même moins forte, nous voyons bien qu’elle fatigue terriblement L. dont la vitalité habituelle ne s’exprime que par intermittence. Je me suis surprise le premier soir à murmurer à l’oreille de ma fille une sorte de déclaration de guerre, l’exhortant à se défendre de toutes ses forces, à bouter hors d’elle cet envahisseur invisible. M’a-t-il entendue, a-t-il craint cette volonté farouche à le détruire ? Elle, la pauvrette, m’a répondu « oui Maman » sans rien comprendre de mes mots, mais très consciente, en revanche, de ma détermination. Je crois profondément que nous pouvons infuser un peu de notre force dans un corps ou un esprit qui souffre, même si je renonce à savoir par quel véhicule. Je vous entends penser que cette conviction ne s’appuie sur aucune vérité scientifique, et vous avez raison, mais qui dira avec certitude ce qu’elle est capable d’accomplir ? Je crois pour ma part qu’elle peut abattre des montagnes comme les relever. Elle m’accompagne depuis mon enfance et ce n’est certes pas aujourd’hui que je lui signifierai son congé.

Cher Docteur, permettez-moi de vous exprimer une fois encore toute notre gratitude. Je sais pour l’avoir vécu que de nombreux médecins harassés de travail m’auraient éconduite là où vous avez repoussé une fois de plus les limites de votre emploi du temps pour nous recevoir. Je vous sais gré également d’avoir pris la peine de visiter votre petite patiente après une journée que je sais fort longue et de me porter vous-même la bonne nouvelle de ses résultats négatifs. L. est une enfant que les choses impressionnent au sens quasi-photographique de ce terme, et votre apparition dans sa chambre déjà noyée par le crépuscule l’a rassérénée après le vertigineux ballet de blouses blanches qui s’était joué autour d’elle. De tout cela, je vous remercie très sincèrement.

Après cette grande peur dont vous avez pris votre part, j’espère que l’escapade prévue, dont vous vous excusiez presque, aura eu un avant-goût de printemps.

Avec toute ma reconnaissance,

Madame A.

Posté par lunemalo à 16:25 - Turbulences - Commentaires [16] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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