22 avril 2008
Saveur d'enfance
Chère C.,
J’ose à peine prendre ma plume pour t’écrire, tellement j’ai tardé à mettre à jour ma correspondance. C’est pourtant, d’ordinaire, une charge bien légère et dont j’aime à m’acquitter. Que te dirai-je pour m’excuser qui vaille à entendre ? Le froid n’a pas gelé l’encre qui coule de mon stylo, le travail, mon Dieu, n’est ni plus ni moins prenant que d’habitude, les travaux de la maison avancent à pas menus – peinture et plâtre, murs en attente de la chaux qui viendra poser un souffle mat sur leur nudité retrouvée – et la famille navigue au gré des menus événements de tous les jours, merveilleusement uniques et banals. Enfin, enfin, l’hiver sonne la retraite sans trop maugréer, et même si j’attends les Saints de glace pour me sentir tout à fait autorisée à jeter ma frilosité coutumière par-dessus les moulins, le jardin m’appelle et m’attire à chaque fin de jour, lorsque le soleil tarde à se retirer et qu’il monte de la terre fraîchement retournée le parfum du renouveau. Enfin, je dis jardin avec une prétention certaine, parce que je suis bien en peine de trouver un mot plus précis pour décrire cette gigantesque jardinière (peut-être est-ce tout simplement cela, d’ailleurs ?) créée de toutes pièces par l’ancien propriétaire. Mais enfin c’est ainsi, la maison possède cour et jardin, et nous passerons pudiquement sur la surface réelle de ce dernier… J’y trouve bien la place pour mes aromatiques préférés, un framboisier audacieux qui pointe gaillardement quatre ou cinq rejets, plusieurs rosiers dont le feuillage, ces derniers jours, verdit le mur comme une mousseline légère, et puis encore des muscaris, des renoncules vibrantes de couleurs, des petites mousses qui poussent des hampes timides que couronne parfois une fleur délicate, un genêt sauvage qui tente vaillamment de s’urbaniser, quelques violettes farouches qu’il faut guetter… Le long du mur, le muguet encore en longs rouleaux nous promet déjà une floraison éphémère mais résolument parfumée, et il faudra cette année que je surveille étroitement L. (qui n’aime rien tant qu’aller gratter la terre humide et étudier sans dégoût les nombreux vers de terre qu’elle met au jour dans son entrain) pour qu’elle ne touche pas à cet élégant poison.
Cette débauche végétale vient après les morts de l’hiver. De toutes ces petites disparitions, attendues ou pas, c’est celle du houx qui m’attriste le plus. Il était déjà là à notre arrivée et l’incongruité de sa présence dans un si petit jardin m’avait amusée. Il était bien modeste lui aussi, mais vert et gaillard à plaisir et j’imaginais parfois de le parer pour Noël comme un clin d’œil au mystérieux visiteur de décembre. Vraiment trop mal placé, il avait dû jouer à saute-allée. Nous avons vite compris qu’il n’avait pas la racine voyageuse et son exil forcé, l’arrachage inévitable des radicelles en fins cheveux pâles lui ont été fatals. La mort est venue lentement, en une vague brune qui a gagné de branche en branche, éteignant impitoyablement le vernis des feuilles. Un jour, sans rien m’en dire, J-F l’a arraché et fait disparaître, m’évitant la peine de le faire. Je garde l’image de cet arbuste fier, dont les branches maîtresses déjetées de chaque côté du tronc figuraient d’étranges bras, et je regrette comme toujours d’être responsable de la mort d’un végétal. Je sens bien qu’il y a là une espèce d’attendrissement qu’on pourrait trouver ridicule, mais c’est ainsi…
Enfin, là n’était pas le propos de cette lettre et me voilà encore partie dans des digressions fumeuses, au lieu de répondre à la question que tu me posais. Une recette facile, disais-tu, et je comprends derrière les mots qu’il serait de bon ton qu’elle soit aussi goûteuse, évocatrice peut-être, un brin nostalgique pourquoi pas ? Tu m’entraînes là sur un chemin que j’aime particulièrement, moi qui rêvais de petits plats à l’âge où l’on joue à la marelle, qui suivais avec intérêt le ballet de cuillères en bois qui se jouait dans la cuisine familiale, notais fébrilement des recettes dans un cahier d’écolier ou y collais celles que je découpais dans le journal du dimanche. Drôle d’occupation pour une fillette mince à l’extrême et qu’on disait difficile ! Difficile, je l’étais sans conteste et mon appétit capricieux a fait le désespoir de ma mère pendant des années, mais je garde au palais l’acidité de la tomate cueillie au jardin et l’odeur verte de sa feuille, le sucre des fraises au rouge vibrant, férocement gardées par des faucheux qui me terrifiaient, le moelleux des fruits que donnait un très vieil abricotier que l’âge penchait un peu plus chaque année. Je dois à cette enfance, à ce jardin recréé dans la ville, la naissance du goût qui est aujourd’hui le mien et mon amour immodéré de la terre et de ses fruits. Il est donc très logique que je te donne une recette de famille, bien simple toutefois, ordinaire même, mais qui a le goût d’un doux souvenir. Ne me demande pas en revanche des poids et des mesures précis et pas plus de temps de cuisson, j’en serais bien incapable, je fais confiance à ton savoir-faire… Cette recette mystérieuse dont mon père faisait ses délices et que maman préparait lorsqu’elle voulait nous faire plaisir, c’est un dessert qu'elle appelait œufs au lait. On doit dire « crème renversée », je crois, mais je préfère à cette description un peu sèche la simplicité parfaite du nom que nous donnions à ce grand classique. Ma petite nouveauté, peut-être, mais celle qui donne tout son crémeux à ce dessert somme toute banal, c’est de remplacer un tiers du lait frais par du lait concentré. J'ai obtenu ainsi un entremets fondant et onctueux, intensément évocateur d’enfance, qui cède sous la cuillère en sillons brillants où vient couler le caramel. La préparation en est très simple : pour 3 œufs vivement battus avec du sucre (j’ai toujours à la cuisine un grand bocal de sucre roux où la vanille diffuse lentement son arôme), tu feras bouillir 3 verres de lait que tu verseras en filet continu sur les œufs en fouettant sans arrêt pour ne pas cuire les jaunes. Attention de maintenir le fouet dans la préparation, faute de quoi ta crème se couvrirait d’une mousse d’air peu appétissante à l’œil. Cet appareil sera versé encore chaud dans un moule où tu auras fait un caramel blond, pour que ce dernier parfume de son arôme la surface de la crème. Maman faisait cuire ses œufs au lait dans la très vieille cocotte-minute qu’elle conservait pour cet usage, après les avoir couverts d’une assiette. Tu peux aussi glisser le moule au four, dans un bain-marie, ce qui facilite la surveillance. Lorsque la surface est dorée et que l’entremets a pris, la cuisson est terminée. Il faudra cependant encore patienter jusqu’à complet refroidissement pour éviter que le fameux retournement ne se transforme en dégringolade ! En t’écrivant ainsi, il me vient une furieuse envie de dessert ! Il n’est pas trop tard encore, je vais m’offrir une collation de chatte anglaise avec un des délicieux biscuits préparés hier par T. et une tasse de thé…
J’espère avoir de tes nouvelles bientôt, je suis très impatiente de découvrir tes dernières aquarelles… Je te dis donc à bientôt, n’est-ce pas ?
Affectueusement,
V.
31 mars 2008
Heure d'été
Chère M.,
J’ai tardé à te répondre, tu ne m’en voudras pas j’espère, mais ces derniers jours ont été remplis jusqu’à ras bord d’occupations aussi diverses qu’urgentes. J’ai d’abord achevé, entre deux préparatifs pour le départ de B. et quelques piètres tentatives domestiques, le grand projet qui m’a tenue occupée toutes ces dernières semaines. Dieu merci, les vacances sont bel et bien là et même si nous les passerons à la maison, la perspective de ces quelques jours de respiration m’enchante.
Je suis en effet bien résolue à reproduire la petite bulle de grâce que nous avons connue à Noël et je m’efforce avec la plus grande application de profiter de chaque instant, quelque triviale soit son « affectation » ! Enfin, soyons honnêtes, en trois journées de liberté, je n’ai guère fait de corvées… Quelques courses fort plaisantes samedi avec J-F et L., un retour au son des préludes de Chopin au milieu de champs qui sortaient doucement du sommeil de l’hiver et déroulaient une terre grasse sous un ciel exceptionnellement bleu et un cours de danse dont je suis rentrée fourbue mais la tête et les jambes pleines de pas de bourrée, de jetés et d’arabesques. Puis un dîner tardif en amoureux et une bonne nuit de sommeil, doublement écourtée cependant par les appels de L. que les frayeurs du mois dernier continuent de faire trembler et cette heure prestement escamotée au creux de la nuit. Comme toujours, nous allons passer quelques jours à nous demander si telle pendule est déjà à l’heure d’été, s’il n’est pas temps d’aller chercher L. à l’école et voguer, un peu perplexes, entre autant d’affirmations muettes et contradictoires du temps qui passe que la maison compte d’instruments pour en mesurer l’écoulement. Lorsque la fantaisie me prend de réfléchir à cette distorsion que nous avons institutionnalisée, je me perds avec délices dans les plus folles conjectures. Où donc disparaissent-elles, toutes ces heures que l’on n'a pas vécues ? Quelle chute étrange, tomber ainsi d’une heure à l’autre sans avoir vécu chacune des soixante minutes qui les séparent d'ordinaire… Par quel tour de passe-passe s’en vont-elles, ces poignées de secondes, baguenauder pendant six mois jusqu’aux derniers jours d’octobre où elles seront sommées de rentrer dans le rang, de s’y faire une place à contresens des aiguilles et d’attendre sagement un autre retour du printemps ? Voilà du temps délicieusement perdu à échafauder des hypothèses plus farfelues les unes que les autres, et je ne vois guère que la grande question de l’infinitude de l’univers pour m’offrir pareille séance de réflexion futile !
Quant à toi qui vas t’envoler bientôt pour le pays où, en cette saison, le soleil se lève sur une pluie de fleurs immaculées, tu vas faire un bond dans le temps d’une tout autre ampleur pour de multiples retrouvailles que je te souhaite douces et gaies, et j’espère déjà avec gourmandise le compte-rendu circonstancié que tu ne manqueras pas de nous faire. En guise de prélude à ton voyage, j’écoutais il y a quelques jours un disque de musique japonaise traditionnelle dont les accords souvent étranges pour l’oreille occidentale ont doucement bercé mes heures de travail.
Le joli soleil d’avant-hier a tiré sa révérence et c’est sous la menace de la pluie que nous sommes partis dimanche pour notre premier vide-greniers de la saison. J’ai réalisé avec un peu d’amusement qu’il y a six mois exactement nous étions dans la même ville pour la même raison et que nous avions alors profité de l’heure magiquement greffée à notre journée pour faire de jolies trouvailles au goût d’enfance. Hier le butin était plus maigre, mais nous sommes tout de même revenus chargés d’un lit de poupée en fer que tu me volerais sans la moindre vergogne puisqu’il ressemble beaucoup à celui dans lequel le petit M. dort désormais, d’une grande pile d’assiettes à motif de roses achetées pour trois ridicules pièces et que le vendeur avait gentiment complétées d’une soupière assortie, miraculeusement retrouvée au milieu du fatras pendant que nous furetions en laissant à sa garde notre encombrant achat. Et puis encore deux plats d’argent chiffrés, trois cartes anciennes montrant la France, l’Afrique et Verdun tels qu’ils n’existent plus, quelques vêtements de poupée anciens dont je copierai le patron pour compléter la garde-robe de H., un drap de berceau brodé, une culotte bouffante de petite fille modèle et un petit jupon pour L., tous deux en coton fin et broderie anglaise et enfin, surprise inattendue et d’autant plus délicieuse, ce que j’ai acheté pour un très vieux cahier d’écolier et qui s’est révélé une sorte de journal d’excursion en Suisse, signé d’une mystérieuse Miss Clochette et daté de l’année 1903 ! Le ton est alerte et malicieux, l’auteur ose çà et là quelques traits d'esprit assez plaisants et la découverte de l’ensemble me promet quelques bons moments. Ce qui m’intrigue un peu, c’est le changement d’écriture sur certaines pages, comme si en parallèle de la narratrice principale, deux ou trois gais acolytes étaient venus mettre leur grain de sel… Je t’en dirai plus bientôt, je crois que ta curiosité est déjà piquée par cette petite énigme !
C'est drôle (il faut entendre bizarre) ce que tu me dis du député de ta région. Ici aussi le maire n'a été sortant que le temps d'un tour et il a réintégré triomphalement (avec 70 % des voix !!) un fauteuil qu'il n'avait quitté qu'en théorie. Ce fils de la région, riche mais bouseux dans l'âme (à distinguer des « paysans » pour lesquels j'ai le plus grand respect mais qui n'ont pas droit de cité ici, où nous n'avons que de très gros agriculteurs enrichis, petit-fils ou arrières petits-fils de métayers qui se sont crevés à la tâche pour leur offrir ces hectares de terre qu'ils font crever à leur tour à grand renfort de pesticides), a certes pris quelques initiatives intéressantes, mais en laissant en friche combien d'autres domaines où une action serait pourtant de la plus haute urgence. Les rues sont sales, chacun parque sa voiture n'importe où en se fichant comme d'une guigne des passants contraints de marcher sur la chaussée, dans l'indifférence résolue de la police municipale. Et je t'épargne les rues mi-dépavées comme par un autre Mai 68, la gigantesque partie de Monopoly qui se joue à guichets fermés et couteaux tirés dans la ville haute ou la rénovation des remparts qui ont désormais la triste physionomie de ces murailles factices des parcs d'attraction à l'américaine...
La pluie a repris, je l’entends au chuintement particulier des roues sur le bitume, et je constate avec surprise qu’il est – déjà – cinq heures et demie. C’est officiel, le rideau peut se lever sur les futures soirées d’été où le soleil s’éternise au fond du ciel et même si le froid persiste, je rêve déjà de vêtements blancs et de pierre chauffée.
Très affectueusement,
V.
P.S. Je t’envoie séparément la réponse à ta question « technique ».
30 mars 2008
Plan de campagne
Du Général des R.P A. au Colonel I.
Cher ami,
Quelques mots en hâte pour vous informer que le ravitaillement attendu impatiemment sur le front de l’est est arrivé à destination sans encombre. Outre le paquetage prévu, nous y avons trouvé deux petites surprises qui nous ont fait grand plaisir en ces jours de grisaille persistante. La livraison a été faite dans la journée selon les instructions et grâce à votre diligence, le lieutenant-colonel L. est fin prêt pour la campagne de printemps. Il me charge de vous transmettre ses humbles remerciements et ses salutations.
Ma présence est requise sans retard dans les quartiers des sous-officiers où quelque drame domestique semble s’être produit, je remets donc à ma prochaine missive un récit plus circonstancié des derniers événements non sans vous réaffirmer, mon ami, toute ma gratitude.
Votre dévoué,
Général A.
17 mars 2008
Conte de fée
Chère Bonne fée,
Une semaine s'est écoulée, déjà, depuis que tes généreux présents sont arrivés dans notre maisonnée, venant marquer d'un sens particulier l'adoption de Mademoiselle H. Te voici donc devenue sa marraine lointaine et un peu mystérieuse, par une espèce de logique qui me laisse rêveuse. Ces semaines auront été bien riches et je m'étonne encore de la chance particulière qui m'est échue, dans l'un et l'autre sens. Durant ces jours de préparation fébrile, je n'ai que rarement pensé à ma fée des merveilles, tout entière à ma propre application. Puis au fil des choses entrevues çà et là, des secrets à demi dévoilés, de l'ombre d'une couleur aimée ou d'une boucle de ruban, je me suis prise à rêver. Point d'impatience excessive pourtant, je savourais d'avance le plaisir qu'il y aurait à tenir enfin dans nos mains le paquet patiemment préparé dans une maison inconnue. Comment te décrire alors mon premier sentiment lorsque je l'ai vu ? Un coup d'œil m'a suffi pour savoir. Toute dignité proprement remisée, j'ai poussé un vrai cri de joie qui a rassemblé autour de moi tous les membres de la famille et fait fuir le chat miaulant de désapprobation.
Après un déballage soigneux (surtout, ne pas abîmer le dessin que je conserverai comme maints autres petits trésors), voici enfin la boîte comme une charmante vitrine, et sous le couvercle transparent ce qui m'a semblé, dans l'émotion, un tourbillon de tons aimés et de cette folie florale que j'avais évoquée. Tu m'as dit fort gentiment avoir été inspirée par mes indications et je peux te dire à mon tour que j'apprécie à sa juste mesure la traduction que tu en as faite. Comment te dire ? Tout m'a enchantée, c'est fort simple. J'ai beau regarder et regarder encore, retourner les minuscules vêtements, caresser les étoffes et la laine si douce, essayer diverses combinaisons en me croyant rue de Grenelle et admirer une fois de plus la délicatesse des points, je ne saurais que choisir s'il fallait ne garder qu'une chose. Dieu merci personne ne me le demande et je peux jouer à la poupée en toute bonne conscience puisque, n'est-ce pas, L. n'est pas encore bien habile avec les petits boutons… Je tiens là une fort belle excuse et je défie quiconque suggèrerait, l'air goguenard, que je m'amuse autant qu'elle. J'ai alors l'œil transparent et le nez en l'air qui coupent court à toute tentative. Ma technique ne trompe personne, bien sûr, et les messieurs de la maison sourient d'un air entendu en se détournant, nous laissant L. et moi à nos affaires de filles. Je ne m'en plaindrai certes pas, lorsque les affaires en question sont de cet acabit…
Ce samedi, j'ai serré l'indispensable dans la ravissante pochette qui est allée rejoindre chaussons et cache-cœur dans le sac qui m'accompagne à la danse. J'ai grandi auprès d'une mère, fort douée elle-même, qui valorisait en tout domaine le patient travail des mains et m'a transmis cet amour du manuel. Tu comprendras mieux, peut-être, le plaisir que j'ai à m'accompagner au quotidien d'objets ainsi réalisés plutôt que manufacturés. Plus qu'un plaisir c'est une nécessité, et cela explique probablement pourquoi je chéris autant les trésors de linge ancien que je découvre au gré du temps. Je ne suis pas pour autant atteinte d'un délire de sauvegarde : ce que j'aime je l'utilise, malgré les risques, et rien ne me fait plus plaisir que de voir ma fille vêtue d'une robe qui a deux fois mon âge ou de retrouver au hasard d'une armoire la brassière tricotée par des mains amies. Ta petite boîte est ainsi allée rejoindre sur la table de la lingerie ce qu'on pourrait prendre pour un joyeux fatras, et dont j'aime pourtant chaque élément, si modeste qu'il soit. J'aime à y poser les yeux et j'ai beau faire, je ne peux que conserver ces œuvres plus ou moins éphémères qui structurent mon univers.
Voilà donc le touchant cadeau d'une fée du printemps, quelques étoffes, un peu de laine et de papier, de la générosité et un souffle de grâce qui me font dire, une fois de plus, que le hasard m'a singulièrement privilégiée…
Les légendes du temps jadis, celles qui commencent par « Il était une fois… », racontent souvent la naissance de quelque princesse bonne et charmante. Sont-ce bien des légendes après tout ? Il est permis d'en douter… Il advient parfois qu'une sorte de concile de fées se tienne autour d'un berceau, faisant pleuvoir sur l'enfançon des talents merveilleux comme autant de bénédictions.
Je t'embrasse,
V.
08 mars 2008
Surveillance attentive
Cher Docteur,
Comme nous en sommes convenus, je vous tiens au courant de l’état de santé de votre petite malade. Vingt quatre heures se sont écoulées depuis notre retour et seulement quarante huit, je le réalise à ma profonde stupéfaction, depuis que vous avez ordonné l’hospitalisation immédiate de L. Ces deux jours nous ont bouleversés dans le sens le plus strict du terme, vous l’imaginez sans peine, et nous essayons, devant le comportement de notre fille, de faire la part de la maladie qui ne cède qu’à regret et de l’empreinte profonde laissée par cette première expérience de la douleur. Ainsi, la nuit dernière, avons-nous dû mettre de côté notre propre fatigue et notre irritation devant les appels répétés de L. et attribuer à la fièvre persistante l’impossibilité de lui faire entendre raison. Ces deux dernières semaines, elle avait en effet repris l’habitude de se réveiller en fin de nuit après un endormissement des plus difficile, et mon époux et moi-même souffrons d’un sérieux retard de sommeil qui ne nous prédispose guère à la patience, je l’avoue. Cette nuit, toutefois, sa température était nettement remontée, me faisant craindre le retour des affreuses migraines du début, et j’ai bricolé un lit de fortune à son chevet où je me suis installée après lui avoir administré une nouvelle dose d’antalgique. Ma présence l’a apaisée et elle a pu prendre (et moi avec elle !) un peu de repos jusqu’au matin.
La matinée n’a pas été très calme. Nous avons navigué de la patience raisonneuse à l’exaspération, de la colère à la douceur, devant une enfant qui refusait tout après l’avoir exigé, repoussant son lait d’abord trop chaud puis pas assez, cherchant tous les moyens de nous jeter hors de nos gonds comme pour mieux reprendre sa propre assise. Il me semble que le malaise physique qu’elle ressent encore n’explique pas tout, et je crois déceler dans sa manière de clamer « Papa » à la moindre contrariété les prémices d’une phase plus oedipienne de son développement, si vous me permettez cette analyse. Elle et moi sommes les seules habitantes féminines de la maison (si l’on excepte le chat dont vous conviendrez qu’elle ne connaît pas le sexe), et il me semble qu’elle a fort bien compris de quel côté se ranger si elle veut obtenir quelque soutien. Ses frères sont grands, n’est-ce pas, rien à voir avec les garçons qu’elle côtoie à l’école. La demoiselle vit dans un monde d’hommes qui lui convient parfaitement, qui lui renvoie complaisamment l’image d’une petite princesse aimée sans réserve, dont les caprices font souvent sourire. Dans ce jeu de miroirs si flatteurs, je suis évidemment la méchante fée qui lui montre la réalité sous un jour moins idyllique et l’empêche de céder trop vite à la facilité. Elle est donc avec moi comme ces masques grecs, passant du sourire franc à la grimace de colère avant de bouleverser le jeu en un instant pour redevenir une toute petite fille qui se réfugie dans les bras de Maman. L’éducation d’un tel enfant est une lutte quotidienne et après deux garçons bien plus faciles, je suis souvent désarçonnée et certainement maladroite dans ma manière de réagir à ses outrances. L’expérience est certes grisante mais elle m’épuise, et je crains souvent de ne plus avoir la patience d’antan. La maternité est malheureusement souvent empreinte d’une culpabilité inutile, je le sais, mais je ne peux m’en défendre malgré vos avertissements indulgents.
Pour en revenir donc à son état de santé, il me semble que ce méchant virus, quel qu’il soit, cède peu à peu du terrain même s’il lance encore quelques feux sauvages. Tout vaut mieux cependant que le spectre de cette affreuse bactérie dont vous avez craint la présence. La fièvre est toujours là et même moins forte, nous voyons bien qu’elle fatigue terriblement L. dont la vitalité habituelle ne s’exprime que par intermittence. Je me suis surprise le premier soir à murmurer à l’oreille de ma fille une sorte de déclaration de guerre, l’exhortant à se défendre de toutes ses forces, à bouter hors d’elle cet envahisseur invisible. M’a-t-il entendue, a-t-il craint cette volonté farouche à le détruire ? Elle, la pauvrette, m’a répondu « oui Maman » sans rien comprendre de mes mots, mais très consciente, en revanche, de ma détermination. Je crois profondément que nous pouvons infuser un peu de notre force dans un corps ou un esprit qui souffre, même si je renonce à savoir par quel véhicule. Je vous entends penser que cette conviction ne s’appuie sur aucune vérité scientifique, et vous avez raison, mais qui dira avec certitude ce qu’elle est capable d’accomplir ? Je crois pour ma part qu’elle peut abattre des montagnes comme les relever. Elle m’accompagne depuis mon enfance et ce n’est certes pas aujourd’hui que je lui signifierai son congé.
Cher Docteur, permettez-moi de vous exprimer une fois encore toute notre gratitude. Je sais pour l’avoir vécu que de nombreux médecins harassés de travail m’auraient éconduite là où vous avez repoussé une fois de plus les limites de votre emploi du temps pour nous recevoir. Je vous sais gré également d’avoir pris la peine de visiter votre petite patiente après une journée que je sais fort longue et de me porter vous-même la bonne nouvelle de ses résultats négatifs. L. est une enfant que les choses impressionnent au sens quasi-photographique de ce terme, et votre apparition dans sa chambre déjà noyée par le crépuscule l’a rassérénée après le vertigineux ballet de blouses blanches qui s’était joué autour d’elle. De tout cela, je vous remercie très sincèrement.
Après cette grande peur dont vous avez pris votre part, j’espère que l’escapade prévue, dont vous vous excusiez presque, aura eu un avant-goût de printemps.
Avec toute ma reconnaissance,
Madame A.
27 février 2008
Natures humaines
Ma chère M.,
Eh bien, en voilà une tempête pour quelques fleurs que tu n’as même pas ramenées ! Connais-tu ce mot charmant dont les anglais désignent ces débordements (à grand renfort de h aspirés, comme il se doit) ? Le son même en est joliment évocateur… Quel hoo-ha, donc ! Et toi, douce ingénue qui ne voyais rien venir sur le sentier qui poudroyait, mais que croyais-tu donc ? Les occasions de voir l’humain sous ses jours les moins flatteurs ne t’ont pas manqué, pourtant. La pilule n’en est pas moins amère, je le sais, et elle est surtout fort inattendue. Mais quelle joie, aussi, de déboulonner l’idole, de se dire qu’elle avait finalement des pieds d’argile et de prendre un sombre plaisir à donner un autre coup, là, dans ce coin encore intact, juste pour être sûr que la leçon est bien comprise. Quel entrain à détruire méthodiquement ce que l’on encensait la veille encore ! Quelle insupportable arrogance de savoir mieux que toi ce que tu penses ! Et celle-ci, donc, à te jeter en plein visage tout le fiel qu’elle accumule patiemment depuis la naissance de M. et à te dire tout uniment qu’elle te lit régulièrement (quelle bonté d’âme, quelle abnégation) mais que vraiment, là, tu passes les bornes de la décence ! Je te dirais bien que je n’ai pas assez d’épaules à hausser, mais je serais encore bien en-deçà de ce que m’inspire toute cette âcreté. Je m’en suis allée faire un tour chez elle, pensant y trouver des échos de son juste courroux. J’en ai été pour mes frais et suis repartie bien vite, emplie de ce vague écoeurement qui me vient toujours devant l’auto-satisfaction vertueuse. Mais tout n’est pas perdu, si tu m’en crois, il faut bien puiser son « inspiration » quelque part et tremper ce que l’on nomme bien indûment sa plume dans l’ordure nécessite quelque délai, tu en conviendras.
Bref, je te répète ce que tu sais déjà, il ne faut point trop donner qu’on te reprochera quelque jour… Et celles-là même qui s’arrogent l’insupportable droit de te condamner sans même avoir compris ton sentiment te mendieront, et avant qu’il soit tard, quelque dédicace dont elles se glorifieront. Il paraît donc que l’être humain ne cessera jamais de m’étonner, et sans les fort jolies rencontres que j’ai faites au hasard du chemin je deviendrais résolument misanthrope, tu peux m’en croire.
Alors que je t’écris, mon regard tombe sur le buste que tu connais (les garçons ont déménagé leur bureau et j’ai investi la place sans tarder, je t’écris donc au rez-de-chaussée) et l’envie me prend de lui sourire en retour. Cette petite connivence secrète avec les objets qui nous entourent, je la goûte chaque jour avec le même plaisir, et en les caressant au passage je retrouve en aveugle des parfums oubliés. Le temps n’est pourtant pas à la gaieté printanière, le soleil qui baignait la chambre ce matin s’est drapé de nuages et le ciel est redevenu de ce blanc de deuil que je fuis. L’air a encore sa trame d’hiver, même si des fils plus doux viennent peu à peu s’y mêler, laissant espérer un été plus clément que l’année passée. Ces temps-ci, les gens expriment leur attente éperdue de températures plus clémentes par une fatigue qui ne cède devant aucun repos. Bizarrement, j’éprouve tout le contraire et malgré un rhume qui s’éternise, je retrouve une énergie que je croyais perdue. C’est heureux d’ailleurs, car les vacances qui viennent de commencer chez nous ont ramené à la maison mes trois oiseaux et mes journées ne me laissent guère le loisir de rêvasser. Et puis je couds sans relâche, la date fatidique arrive à grands pas et les quelques jours qui me restent ne seront pas de trop. Mais aussi quel plaisir ces préparatifs, ces petits présents qui s’amoncellent dans mon atelier ! L. s’étonne doucement de me voir faire, sans bien comprendre qui est cette petite fille pour qui je m’active et surtout sans réaliser qu’elle aussi va recevoir des surprises. Dieu sait qu’elle n’est guère privée pourtant, mais elle accueille chaque présent, aussi menu soit-il, avec un plaisir sincère et joyeux qui m’enchante. Je crois aussi qu’elle s’amuse beaucoup de voir les choses se transformer sous ses yeux, la laine qui s’allonge en écharpe, le joli tissu fleuri qui devient une robe, le grand drap ancien qui rapetisse pour venir envelopper sa petite couette. Cette magie fait partie de sa vie et je redoute déjà le moment où elle devra comprendre que les grands ne peuvent pas tout. Pour l’instant, elle est emplie d’une confiance absolue et le refus la désole ou l’irrite selon son humeur, qu’elle a changeante… Ce que tu dis de tes filles résonne étrangement, je me disais hier que pour l’instant, rien ne s’interpose entre elle et moi, elle se livre avec toute la fougue, toute la confiance de l’enfance. Ces moments sont précieux, j’en ai une conscience plus aiguë qu’avec ses frères, comme je ressens avec plus d’acuité sans doute ses chagrins et ses emportements. Cette féminité, cette transmission quasi-alchimique, je les interroge souvent et ce reflet, unique mais étrangement familier, a quelque chose de grisant.
Le ciel semble toujours aussi clair et pourtant la pièce s’assombrit peu à peu, les échos de la Lettre à Elise m’arrivent depuis le petit salon, la soirée s’annonce doucement. Je dois te quitter pour aujourd’hui, prends soin de toi.
Je t’embrasse,
V.
18 février 2008
Dans la forêt
Mon cousin,
J’ai pensé à toi hier, tandis que nous roulions vers Paris. À un moment, la route s’insinue dans la forêt pendant quelques kilomètres et c’est un chemin dont j’aime la simplicité. Il y a peu, nous avons eu la chance d’apercevoir une biche dans le taillis dégarni par l’hiver, si près de la route que j’en ai été saisie. Mais il paraît que si elles craignent les hommes plus que tout, les voitures en revanche ne les effarouchent guère. Hier donc, nous roulions tranquillement et je scrutais les fourrés en espérant que le petit miracle se reproduirait. L’heure n’était plus à ça, pourtant, et ce sont les chasseurs qui avaient investi la tranquillité du sous-bois, juchés de loin en loin sur leurs affûts, ridiculement vêtus (manière de protection contre d’éventuels plombs perdus, sans doute ?) d’un gilet voyant qui jurait avec arrogance sur les bruns environnants. Oui, je les déteste ces chasseurs, tu le sais. Enfin, détester n’est pas exact, je suis trop nonchalante pour un sentiment si négatif, disons que je les exècre et surtout que je ne les comprends pas. Je t’entends déjà me dire (et j’entends surtout… que je n’y entends rien !) qu’il faut faire la part des choses et des gens. Mais vois-tu, mon idée de la chasse te ferait sûrement rire. Si tu me parles de départs avant le lever du jour dans l’air qui fume encore, de solides casse-croûte dévorés à l’aube, de grosse amitié virile dans ce que le terme a d’admirable, de respect du sauvage, si tu me dis que parfois même, l’on ne tirera pas, je veux bien admettre le bien-fondé de la chose. Pas l’accepter - il s’en faut - moi que la mort d’un animal laisse désemparée, mais la comprendre. Sous la plume d’un Marcel pas encore écrivain, ces sorties prennent des accents d’aventure et l’on se surprend à guetter avec lui les fameuses bartavelles que son père, par un coup fameux dont la légende familiale retentira longtemps, saisit en plein vol. L’émerveillement du garçon est tel qu’il auréole les oiseaux martyrs d’une gloire au moins égale à celle du père admiré, et leur chute brutale trouve sa propre justification dans l’ascension inverse de cet homme dont il redoutait la défaite. N’est pas Pagnol qui veut, je te le concède, et trop souvent ces campagnes seront, pour ce que l’on nomme ma sensiblerie, de simples carnages.
Dans cette région agricole où chaque homme, chaque fils ou presque, grandit dans une tradition de chasse, ces récits ne sont pas de mise. Pourtant, j’ai dû reconnaître que l’économie domestique y est différente et qu’elle est plus proche du rythme des saisons : jamais encore je n’avais vu ces rangées interminables de bocaux dans les magasins, ni constaté que la conservation des produits de la terre (et ici le gibier en est un) est une occupation banale. Ici, les femmes savent encore faire des conserves de fruits et de légumes, préparer le gibier à plumes et à poils, cuire terrines et pâtés. Si près de Paris, dans cette ville qui s’enorgueillit de sa gloire médiévale, je côtoie chaque jour des signes d’une ruralité qui force mon respect et m’intrigue. La campagne de mon enfance, bien que géographiquement proche, était très différente. Le végétal y avait la part belle et les coucous du bord des chemins, les perce-neige graciles et les joyeuses primevères formaient un trio de bouquets maladroits qui me charmait année après année dans le vieux verre givré. Des animaux je me rappelle surtout les vaches qui m’effrayaient par leur masse, la chaleur un peu nauséabonde de l’étable et les poules qui m’offraient ce petit luxe de l’œuf frais pondu et récolté spécialement pour mon dîner. C’est avec vous, ma famille du sud-ouest, mes gais cousins joueurs de rugby et pêcheurs d’anguilles sous la lune, que j’ai découvert la chasse. De loin, avec des mines sévères de parisienne à jamais étrangère à ces pratiques immémoriales.
Voilà donc un petit pamphlet de saison, écrit à ta seule intention, et où tu feras ta moisson d’indignation en souriant doucement, comme autrefois, devant l’emportement passionné de ta petite cousine.
Avec mon affection,
V.
14 février 2008
Lettre à l’époux
Mon ami,
Bien sûr, tu pourrais me dire (mais je sais que tu ne le feras pas) que l’occasion n’a rien d’original et même que je fais preuve d’un singulier manque d’inspiration en t’écrivant aujourd’hui. Que je cède à la facilité peut-être, en prenant une plume qui ne quitte jamais vraiment mes doigts. Mais je sais que tu ne le feras pas. Je sais que comme toujours, tu ne diras pas grand-chose, quelques mots décalés, un peu hors de ce sentier que j’aurai tracé, pour me ramener tranquillement sur celui que nous avons emprunté il y a quelques années. Et je t’y suivrai à mon tour, sans vraiment me soucier de ce que nous réservent ses détours puisque tu tiendras ma main.
Te souviens-tu de ce jour, quelque part au bout du continent, de l’horizon atlantique à nos pieds, devant nos yeux de citadins fatigués, et de cette atmosphère délicieusement surannée ? De cette faille dans le temps où nous nous sommes retirés pour quelques heures, de ce chien promenant au vent iodé une truffe amicale, des galets froids sous nos pieds ? Si nous devions dessiner, même les yeux fermés, une carte imaginaire des lieux que nous avons aimés, je sais que toi et moi en poserions le premier point à Saint-Lunaire, puis qu’il s’étirerait en sinuant vers Dinard et plus loin encore jusqu’à Saint-Malo. Quelque part, bien serré au fond de notre mémoire d’amoureux, un tout petit point qui brille avec entêtement. Est-ce ce jour-là que nous avons su ? La vraie vie, que tu attendais avec un empressement joyeux, y a puisé sans doute la force qu’il fallait pour que nous avancions et encore aujourd’hui, ce nom fait un écho très doux aux espoirs fous que nous avions alors.
Je fais provision ces derniers jours d’une lumière étonnante, rose comme l’intérieur de certains coquillages, qui baigne le tournant de la côte juste au-dessus de la maison. Le fond du ciel est rose aussi et L. s’en émerveille chaque matin, oubliant même la rivière et ses canards bruyants. Une rangée d’arbres très lointains (tu saurais où ils sont, certainement, pour moi ils dessinent juste l’horizon) barre de squelettes noirs cette douceur d’aquarelle, et je m’amuse chaque fois de l’entrain avec lequel L. me suit dans l’observation passionnée des nuances du ciel ou d’une feuille abandonnée. Le moment est fugitif, bientôt il faut tourner dans l’impasse qui mène à l’école et se quitter, mais nous savons elle et moi qu’il reviendra le lendemain, toujours différent. Tout est matière à s’étonner, la brume qui ouate parfois les contours et assourdit les sons, la pluie qui dessine des ronds, le vent qui emporte les larmes des gargouilles. J’aimerais que tu voies ça, ici les saisons inscrivent dans la pierre leur infinie succession, il faut être vigilant. D’un jour à l’autre, le soleil monte plus haut et l’image change. Il faudra rapidement retourner au jardin, retrouver la terre odorante sous les dernières feuilles mortes abandonnées par l’automne, planter les bulbes qui attendent sagement dans la remise puisqu’ici il est encore temps. Le gel a brisé le grand pot blanc mais je ne peux me résoudre à le jeter. Je crains que l’hiver n’ait fait d’autres victimes… Le rosier gallica a vaillamment survécu et porte de tout petits bourgeons, il faudra penser à le rapprocher de la maison pour protéger des dernières gelées cette promesse timide.
Le courage me manque aujourd’hui pour travailler et l’obligation du jour me pèse plus qu’à l’accoutumée. Je m’offrirai, je crois, une après-midi entre parenthèses, j’ai la merveilleuse excuse du patron à dessiner. Je me réjouis d’avance de ces heures à passer dans la lingerie-atelier, de l’odeur particulière qui l’imprègne et des infinies possibilités que m’offrent ces boîtes à rubans, ces coupons sagement pliés, ces breloques dont je ne ferai rien, peut-être, mais qui enchantent ma pensée. Puis ce sera l’heure du goûter, je retrouverai L., elle rira encore une fois du panache de vapeur qui la transforme en petit train pressé et la maison reprendra sa vie de portes claquées, de miaous affamés et de lampes qui annoncent une nouvelle soirée.
À ce soir donc, mon ami, mon mari.
V.
10 février 2008
Naissance
Ma chère M.,
J’ai trouvé ce matin la grande enveloppe portant ton écriture, un peu pliée par le facteur qui peste toujours contre la toute petite fente de la boîte aux lettres. Pas moyen de lui faire comprendre que nous ne pouvons pas tout faire en même temps, que la fameuse boîte standard n’est pas envisageable, bref qu’il va devoir continuer de sonner lorsque le courrier est trop volumineux. Peu importe, froissée ou pas, l’enveloppe était là. Qu’elle est jolie cette photo, quel regard il avait, déjà, ce tout-petit ! Pour ce que vaut mon avis, ce faire-part est parfait (tu remarques d’ailleurs que si l’on inverse les deux mots, c’est à peu près ce que ça donne...). Sobre, élégant sans être guindé, le noir et blanc toujours chic, un beau clair-obscur. Merci d’avoir pensé à moi…
J’espère que tu as plus chaud que moi. Ce soleil têtu voudrait donner une impression de douceur mais l’air reste désespérément froid et je grelotte sans désemparer ! Que sera-t-ce, mon dieu, lorsque je serai une vieille dame percluse d’arthrite ? Peut-être devrais-je dès à présent adopter l’un de ces châles douillets, en tricoter un peut-être, en prévision de ces jours où la chaleur de la jeunesse m’aura désertée ? J’aime l’idée d’un tel ouvrage, oublié dans le panier dès que les jours rallongent, futur compagnon de doux moments de lecture… Je dois vieillir, définitivement, pour avoir de telles envies alors même que le printemps frémit aux fenêtres ! La clarté revenue des matins m’emplit pourtant d’une belle énergie, que le vent aigrelet fauche impitoyablement. Haut les cœurs, me diras-tu, le joli temps s’en vient, v’là l’joli temps ! D’ailleurs il pointe au jardin ‑ si on peut appeler ainsi ces deux plates-bandes améliorées ‑ de vaillants perce-neige, comme un premier frémissement végétal, une paupière délicatement soulevée sur l'exubérance future. Ils m’émeuvent étrangement, ces petits souvenirs des jours d’enfance, et me soufflent d’aller guetter discrètement les autres signes du réveil. Il me vient des envies de bourrache piquante, de roses joufflues et froissées comme des jupons d'enfant, de romarin fleuri… Un chat noir vient nous rendre visite, parfois, sautant du mur moussu pour venir jusqu’à la fenêtre du petit salon narguer la reine de la maison qui balbutie son indignation, le menton tremblant, les moustaches électriques. Il s’en retourne ensuite d’un pas tranquille, nimbé de sa toute-puissance de matou paysan, pas fâché tout de même d’avoir irrité la prétentieuse citadine.
La cloche de l’école va bientôt sonner, elle vibre déjà de l’impatience des petits qui savent que l’heure des mamans est proche. Je dois te quitter, donne-moi de vos nouvelles à ton retour.
Je t’embrasse affectueusement,
V.


