Le chemin creux

30 mars 2009

Réincarnation

C.,

Sur l’angle aigü de ma plume, l’encre tremble un peu. Cela fait si longtemps qu’on pourrait croire que rien n'a jamais existé. Et pourtant j’entends, aussi distinctement que si tu te tenais à mes côtés, dans l’affectueux silence qui respecte le mien, les pensées que tu m’adresses et qui me portent.

Sur mon bureau, les feuillets se sont accumulés sans rien me révéler des faits menus et grands que tu y as couchés, je sais déjà, et je m'en attriste irrémédiablement, que j'y découvrirais des moments plus difficiles, des heures où j'aurais pu et dû être là autrement qu’en fantôme sans substance. Je le sais, je le regrette (puisqu'il n’existe pas de verbe pour le remords) et je ne puis m’en excuser, n’est-ce pas. Voilà encore une de ces petites trahisons quotidiennes, blessures involontaires aux autres infligées et avec lesquelles il faut vivre puisqu'on ne peut les effacer.

Je sors de ces mois comme d’une retraite mystique, juste un peu déséquilibrée comme un reclus qui retrouve la lumière. J'ai pourtant beaucoup avancé, je crois, sur un chemin semé d’embûches multiples bien que prévisibles.

La petite console avec son plateau d’argent, celle que tu te plaisais à imaginer, a disparu de l’entrée. La maison bouge et son décor infini s’ébroue dans la nouvelle lumière du printemps. Je continue pourtant d’espérer y voir la blancheur d’une enveloppe portant ton écriture, petite main osant se tendre vers la mienne par-delà les turbulences. Ce soir, enfin, à l'heure où la maisonnée s’est déjà endormie alors que je finis à peine une interminable relecture, je suis venue frapper à ta porte, celle qui était ouverte il n'y a pas si longtemps. Je l'ai trouvée close. Cela devait arriver et me voilà toute penaude, encombrée de cette main levée dont je ne sais plus que faire.

Alors, sous la porte, ou dans la fente petite petite où se glissera bien pourtant ma pénitente amitié, je te souffle tout bas que je suis toujours là.

v.

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24 septembre 2008

Droit de réponse

Chère madame L.,

J’entends vos doux reproches et n’ai aucune objection imparable, aucune défense solidement étayée à leur opposer. Je vous avais promis, il est vrai, une relation détaillée de nos vacances, de ce triangle que nous avons dessiné sur la carte à grands tours de roue, et puis le temps a passé et c’est déjà l’automne ici, comme chez vous sans doute. C’est une saison que j’aime avec passion et cette douce mélancolie du jour qui rétrécit, insensiblement, comme un animal frissonnant, m’enchante à l’infini. Le marron de l’année, petit talisman traditionnel, a été ramassé non loin de la maison, dans le petit parc délicieusement désuet où les amoureux se cachent du regard pâli des anciens. Me voilà donc munie de mon premier rempart à l’hiver.

J’attends également avec une chatouilleuse impatience de recevoir le présent que vous avez cousu pour ma petite demoiselle. J’avais beaucoup admiré ces délicats petits sacs (délicats et ravissants, oui, quoi que vous en disiez) et remarqué, une fois de plus, que vous portez la même attention que moi à l’apparence des objets, qu’ils appartiennent au quotidien le plus trivial ou qu’ils symbolisent quelque occasion plus notable. En aurais-je entendu, de ces remarques lassées sur ma quête jamais satisfaite ! À vous, j’avouerai tout de même qu’elle confine parfois à l’obsession la plus authentique… Je me suis cependant apprivoisée moi-même, au fil des quatre décennies que je compte (et je vous fais grâce de la prochaine échéance, rappelez-vous bien, jeune femme, que vous me devez le respect et la considération dus à mon grand âge !), et voilà beau temps que j’ai cessé mes combats intimes contre cette irrésistible propension. Après tout, serais-je blonde et grande que je n’y pourrais rien, n’est-ce pas ? Comme je vous entends déjà me sourire une réponse malicieuse comme vous savez les faire, je rajouterai à la phrase précédente que la Nature m’a pourvue comme elle l’entendait, et qu’aucun moyen naturel ne défera son œuvre. M’insurger ? Fi donc, quelle présomption…Je me plie humblement donc à ses injonctions et tais soigneusement, à moins d’être en identique compagnie, le plaisir infini que m’inspire cette chasse au trésor.

Ma chère amie, le temps me fait défaut ce matin pour la correspondance, malgré le plaisir que j’y prends, soyez un peu patiente encore s’il vous plaît, je vous promets que la petite escapade normande de la semaine prochaine me rendra plus assidue. L’endroit est d’une simplicité magnifique, vous l’adoreriez, tout comme vous tomberiez sous le charme de ces Anglais délicieux rencontrés il y a deux ans. Et je me prends à y imaginer nos deux familles réunies pour quelques jours de vacances hors du temps, entre la douceur du bocage et la solennité tranquille des plages du Débarquement…

Votre très affectueuse,

Madame A.

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31 juillet 2008

Espérance

Ma chère M.,

Comme c’est étrange, l’esprit. Sa logique qu’on croit inconsciente, les méandres qu’il emprunte pour se frayer un chemin jusqu’à la surface et se traduire en mots, en images, en sons… Voilà deux fois que je saisis ma plume pour t’écrire enfin, répondre à ce renversant message que tu m’as envoyé, la première s’est limitée à l’écriture d’un simple mot vite oublié au gré des jours un peu tempétueux que je traverse. Et ce soir, après une nouvelle vague de doute sur les 20 ans qui viennent de s’écouler, sur des choix que je ne peux effacer, sur l’orientation que je veux donner maintenant à ma vie, me voilà riant à perdre haleine, l’immense fatigue balayée, toutes larmes séchées, devant la prose hilarante d’un homme qui a l’art de m’amuser tout en me faisant faire parfois des mines délicates de bourgeoise guindée. Et ce peu avouable catalyseur me pousse irrésistiblement vers mon clavier et mes doigts qui courent dans l’urgence recomposent alors ce même mot. J’y renonce, il n’est point temps de convoquer Freud et sa clique au chevet de ma tête folle.

Avant de poursuivre, je dois tout de même éclaircir le mystère que tu as cru déceler : non, ma chère, pas d’espérance pour moi, ce temps-là est passé, et passé le temps où je m’en lamentais. Je sais - raisonnablement - que si l’envie reste viscéralement enfouie, et nous sommes bien là au plus littéral du terme, dans la réalité des choses je ne le souhaite plus. Je n’en aurais plus la force, mon corps ne me le permettrait d’ailleurs plus je crois, et je sais qu’il est temps pour moi désormais d’explorer d’autres chemins. Et puis cette page est encore bien loin d’être tournée, ma petite demoiselle se chargeant de me rappeler chaque jour et pour encore longtemps que mon rôle de maman reste à réinventer.

Non, si la coïncidence dont je parlais m’a amusée, elle est bien plus prosaïque. En préparant mon paquet, j’ai repensé à la timide demande que tu m’avais faite il y a quelques mois et j’ai eu envie de joindre ces petits bracelets que je te destine. Et puis j’hésitais, n’était-ce pas prématuré, est-ce que je n’allais pas te peiner inutilement ? Alors j’ai glissé un autre petit présent, moins symbolique, que tu découvriras demain je pense si la Poste fait son travail dans les délais prévus. Pour le reste, nous en reparlerons le moment venu.

Le terrain étant bien déblayé, je peux maintenant en venir à la raison première de cette lettre. Comment te dire le plaisir que m’a fait ton aveu ? Je savais que la décision était prise déjà puisque tu me l’avais dit en confidence, et je savais qu’un jour viendrait où tu révèlerais enfin que l’attente avait commencé. Comme tu m’as amusée avec tes siestes automobiles ! Et comme je me suis étonnée, une fois de plus, de la prescience des enfants… Et la jolie formule dont tu uses pour décrire cet alanguissement du corps qui s’enroule et se suspend à la vie minuscule et obstinée qui s’y abrite. La douce nouvelle que tu m’as offerte là, si tu savais ! C’est ainsi que je sais que j’ai dépassé la tristesse du ventre vide à jamais, de la maternité désormais interdite, puisque je peux éprouver une joie sincère à l’annonce d’une naissance. Et puis les idées se bousculent, beau prétexte à l’apprentissage et aux expériences, et tu vas devoir, je le crains, supporter d’envahissantes propositions… Mais aussi, c’est terrible, tout est si tentant, les laines si douces, les vêtements si petits qu’ils tiendraient presque dans la main refermée, les étoffes anciennes dans lesquelles on retaille de nouveaux habits… Si je calcule bien, j’aurai un grand bout d’hiver pour fabriquer ce que le repos de l’été m’aura soufflé, sauf bien sûr si tu as des envies précises ? Peut-être l’as-tu déjà constaté, je suis d’une nature d’écureuil, j’entasse et j’amasse à la folie et ce que je nomme encore assez pompeusement mon atelier (qui ressemble pour l’heure à une remise de brocanteur ma foi assez poussiéreuse) regorge littéralement de laines, tissus, rubans, dentelles et boutons anciens et autres petits trésors, telle une terre riche offrant d’infinies possibilités de moisson. J’ai également trouvé au fil des brocantes des lots de brassières bordées de fins picots, des bavoirs aux dentelles miraculeusement conservées, des draps qui ne demandent qu’à caresser une joue veloutée dans un petit berceau. Mon mari est un sage, qui m’a dit un jour que nous ne serions plus les parents d’un nouvel enfant mais que les enfants de nos enfants nous feraient découvrir un autre rôle bien doux. Il avait raison, même si ce jour-là j’ai beaucoup renâclé à le suivre sur un chemin qui me paraissait tristement raisonnable. Ce soir, même si récemment on m’a par deux fois demandé si mon fils aîné était mon frère (je devrais sûrement m’en enorgueillir, je ne fais que m’en amuser), je me sens l’âme d’une grand-mère et je savoure par anticipation les mois qui viennent.

Après tous ces mots joyeusement égoïstes, je veux quand même prendre un ton docte pour te dire de prendre soin de toi. Écoute-toi sans chercher à comprendre, obéis aux sensations sans te rebeller, délaisse l’intellect pour te laisser bercer par le ressac silencieux de la mer intérieure qui protège ton petit, laisse-toi ce temps éternel et magnifique de l’attente…

Je t’embrasse très affectueusement, donne-moi vite de vos nouvelles.

v.

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07 juin 2008

Ballerina

Chère Mademoiselle,

Comme il est loin, le temps où j’entrais dans la salle de ballet avec mon petit tutu et mes chaussons roses, les cheveux bien tirés sur la nuque, les doigts cherchant déjà à se sculpter comme vous nous l’aviez patiemment appris. J’ai pourtant encore, au creux de la paume, le contact de la barre polie par des dizaines de petites mains avant la mienne, son usure douce et tiède, sa solidité lorsque nous pesions un peu plus sur elle pour faire ces difficiles développés ou une arabesque quatrième. Je revois encore votre silhouette invariablement vêtue de noir. Les années n’avaient pas altéré votre port de tête ni la fermeté de votre maintien, et nous rêvions toutes en secret à la danseuse que nous devinions sous l’académique de laine, dans le lourd chignon d’où ne s’échappait jamais la moindre mèche follette. En aurons-nous eu, de ces fantasmes d’apprentie-ballerine, devenant en secret une danseuse par la grâce d’un justaucorps blanc et d’une musique mille et une fois écoutée.

Les années ont passé, j’ai cessé d’emprunter le chemin du cours de mon enfance pour m’essayer au « contemporain » et fini par abandonner complètement la danse au gré des déménagements et des hasards. Jamais ne m’ont quittée pourtant l’odeur si caractéristique de ce cours tant aimé – bois et poussière, Cologne dont nos mamans nous frictionnaient – et le glissement particulier du chausson sur le bois. J'entends encore votre voix, ferme et douce, devenue mélodieuse peut-être d’avoir tant parlé sur la musique, qui savait encourager l’effort aussi bien que souligner le relâchement et nous donner envie de faire toujours mieux, de tendre toujours plus la jambe, de la lever toujours plus haut, pointe tendue à l’extrême… Vous m’avez appris la rigueur et la grâce, le dépassement et la douleur consentie, l’ineffable bonheur du corps qui plie et s’étire, la beauté d’une attitude dessinée dans l’espace et du bras ployé en arceau léger.

Il y a quelques semaines, par une étrange lubie que je ne m’explique pas, j’ai composé un soir le numéro du cours de danse classique de la ville. Je n’avais pas grand espoir que l’on y accepte les danseuses un peu rouillées comme moi, mais à ma grande surprise il y avait effectivement un cours destiné aux adultes et les niveaux, à ce que l’on me dit alors, y étaient plutôt disparates. J’y serais donc la bienvenue si je le souhaitais, même en cours d’année. On me prévint toutefois qu’il s’agissait vraiment de danse classique et non d’une espèce de cours de maintien comme on en trouve parfois, et que je devais m’attendre à une barre tout à fait traditionnelle suivie du cours de ballet proprement dit. J’étais ravie bien sûr et je regrettai illico de n’avoir pas fait la démarche plus tôt, tout en essayant de ne pas m’emballer à l’excès avant même que d’avoir posé un chausson sur le parquet !

Le samedi suivant, je suis donc allée au centre culturel fraîchement inauguré, symbole et fleuron crânement proclamé des ambitions culturelles de la ville, comme on retrouverait un chemin perdu et très aimé. Et tout est revenu en un instant, les odeurs, le souffle qu’il faut replacer, l’en-dehors, la tête qui tourne prestement, le menton ferme. Le plaisir inouï aussi, malgré la fatigue et la douleur des muscles qui s’étirent irrésistiblement. Ce cadeau inespéré de retrouver les gestes, d’aller chaque fois plus loin, plus haut, plus facilement. Et la certitude calme que plus jamais je n’oublierai ce chemin, tant que j’en aurai la force.

Chère Mademoiselle, je ne sais où vous êtes aujourd’hui, mais c’est à vous que je dois ce bonheur-là. Soyez-en infiniment remerciée...

Bien à vous,

v.

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04 juin 2008

L'âme des poupées

Chère P.

Depuis 4 jours, l’impression ne m’a pas quittée. J’ai quelque peine à la décrire, d’ailleurs, c’est une sensation diffuse, une présence, oui c’est cela. Tu ne m’as pas quittée depuis dimanche, pas plus que les souvenirs épars de cet endroit hors du temps, si éloigné dans l’esprit et l’atmosphère de l’affairement joyeux du boulevard si proche. Et en même temps le regret me hante, celui de n’avoir pas eu assez de temps, de n’avoir pas osé, peut-être, et se mêle à l’espoir que d’autres rencontres suivront, logiquement. Des images magnifiques, tellement cohérentes, sont venues prolonger cette parenthèse unique, et c’est tant mieux pour ceux qui n’auront pas eu la chance d’être là. Quant à moi, elles sont gravées dans ma mémoire et je les parcoure comme on feuilletterait un livre aimé pour la centième fois. Comment dire après cela, après avoir tenu dans ses bras une de tes poupées, que les objets inanimés n’ont pas d’âme... Bien sûr, les puristes me rétorqueront finement que c’est le sens même du mot, mais cette anima dont ils seraient privés, n’est-ce pas une parcelle de celle de leur créateur, entrée en eux comme par osmose et qui nous touche sans que nous puissions vraiment expliquer pourquoi ? Je crois foncièrement à la transmission d’une sorte de principe spirituel, désincarné, invisible mais d’une puissance telle qu’elle perdure par-delà les années et l’éloignement. Et s’il en est ainsi, quelle belle âme que celle de ces créatures de laine et de chiffon… Et, pour l’enfant qui en reçoit une, quelle chance que d’en être le compagnon muet !

Sur la route qui nous menait à Paris (J.F, pour me faire plaisir, avait choisi le chemin buissonnier, plus long mais que la forêt borde par endroits), nous étions seuls lorsque soudain, une biche a surgi devant la voiture. J’ai crié de saisissement et de joie, c’était la première fois qu’il m’était donné de contempler ce spectacle dans toute sa beauté. L’animal a traversé assez lentement, à ce qu’il m’a semblé, et nous avons eu tout le temps d’admirer sa grâce. J.F m’a expliqué que, même si ces bêtes ne peuvent résister à l’urgence – parfois fatale – qui les pousse hors de la relative protection des bois, elle les emplit en même temps d’une angoisse qui leur coupe le jarret mieux qu’une lame. J’ai éprouvé à ce spectacle une réelle gratitude et j’en ai savouré chaque instant, y voyant comme un signe. Je suis parfois d’une sensibilité excessive, on me le dit souvent, mais je crains qu’il n’y ait plus guère d’espoir que je m’endurcisse…

Pour le déjeuner, en manière de préambule, nous avons retrouvé une amie chère qui a tenu ensuite à nous accompagner. Son intérêt était logique, lui ai-je assez rebattu les oreilles avec la merveilleuse poupée de mademoiselle L. ces derniers mois ! J’ai d’ailleurs réalisé en te voyant que, si j’ai souvent eu envie de te faire le récit de l’arrivée de Heidi chez nous, j’ai toujours reporté. Pourtant, et je mesure en écrivant ces mots à quel point ils peuvent sembler incongrus, il s’agit là d’une véritable adoption et notre famille s’est en quelque sorte agrandie depuis Noël. J’éviterai les parallèles oiseux et déplacés, mais j’aime l’idée que la douceur de cette période ait été ainsi renforcée. J’ai pourtant eu une grande peur, si tu t’en souviens, en voyant le carton éventré et la mine soucieuse du facteur. Quel soulagement lorsque, ayant écarté le papier, je l’ai découverte, intacte et magnifique sous la tarlatane. Je l’ai eue à moi seule pendant quelques jours, jusqu’à ce matin du 25 où j’ai vu ma toute petite fille prendre sa poupée dans ses bras avec une tranquille évidence. Depuis, et j’ose à peine le dire de peur qu’on me prenne pour une folle perdue, je me suis surprise plus d’une fois à redouter le froid ou la pluie pour Heidi, et à la protéger comme je le fais de mes autres enfants… J’ai vite cessé de chercher à cela une explication rationnelle, j’ai d’ailleurs l’idée que je ne suis pas la seule ! Ce qui m’intrigue, pourtant, c’est que tu puisses te séparer de tes poupées sans regret. Je croirais plutôt que chaque départ est un petit déchirement, même si tu sais, comme tu me l’as dit de la nôtre avec une jolie simplicité, que chaque poupée sera très aimée.

Ma chère P., je veux te remercier encore. De ce rêve que tu nous as offert, des heures que tu as passées pour créer cette poupée qui veille en ce moment sur le sommeil de sa petite maman, affaiblie par une vilaine varicelle, du plaisir à venir lorsqu’une autre arrivera chez nous, de la patience et de l’attention que tu consacres à chacune d’elles. Merci de résister, alors que certains jours, le chemin doit te paraître bien dur et bien ingrat. Merci d’y croire et de nous emporter dans ton rêve.

Te l’ai-je déjà dit ? Non, je ne le crois pas. Depuis qu’elle sait correctement parler, et sans que je puisse dire où elle a entendu cette phrase, Mademoiselle L. a pris cette jolie habitude de dire aux gens qu’elle aime et qu’elle retrouve après une séparation : « Je suis contente de te voir… »

Bien à toi,

v.

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18 mai 2008

Paris-Montsouris

F.,

Nous te retrouverons donc chez toi dimanche, à l’heure du déjeuner. Comme je te l’ai dit, B. nous accompagnera mais pas T. Il ne l’avouera pas, bien sûr, mais je crois que la perspective de profiter seul de la maison l’enchante. Ce n’est pas si souvent. Je me dis qu’il doit parfois regretter d’avoir une mère qui ne part pas travailler le matin, comme tant d’autres, et qui ne lui permet donc pas de s’approprier les lieux dans le silence des jours de semaine. Je suis finalement la seule à les connaître de cette façon. Nul autre que moi n’entend la respiration de la maison lorsque tous ses habitants sauf un l’ont désertée. Je m’en emplis chaque jour, surtout lorsque je monte l’escalier au retour de l’école, les bras chargés du plateau de thé, et je mesure alors la chance que j’ai.

Dans une semaine,  nous quitterons donc notre campagne pour revenir à Paris. Nous franchirons une nouvelle fois cette lourde porte et nous étonnerons doucement de ne plus savoir, l’espace d’un instant, où se trouve l’interrupteur. Je me dirai encore que l’immeuble n’a pas changé, que les quatre années écoulées depuis notre départ pourraient n’avoir jamais existé.

Je, puis nous, y aurons connu de belles heures. C’est là que J.-F. et moi avons échangé notre premier baiser, là que nous avons décidé de nous marier. Et lorsque nous sommes partis, j’ai emporté avec moi, en secret, un tout petit enfant. Chaque pouce de ce minuscule appartement est imprégné de nous, des rires des garçons, de la vie que nous reconstruisions patiemment.

Je me demande parfois ce que nous y avons laissé de notre vie d’alors ? Ce jeune couple et son enfant, sentent-ils parfois la caresse de nos fantômes bienveillants ? Avant de céder au sommeil, durant ces fragiles instants où la conscience hésite entre la veille et l’univers mouvant des rêves, la petite fille voit-elle sous ses paupières déjà mi-closes l’écho de cette autre chambre, le contour duveteux du vieil ours abandonné sur le plancher, l’avion de bois volant éternellement sous la rosace du plafond ? J’aime penser que nous veillons sur eux, que nous les protégeons, que nous avons jeté en partant une sorte de charme qui repousse le malheur.

J’ai déjà plaisir à ce moment que nous passerons ensemble, à ce repas que tu auras préparé pour nous, je retrouverai avec la douceur de l’habitude la vieille table de chêne, le parquet qui grince un peu, toujours la même lame, le jardinet en pots sur le balcon ensoleillé et le goût inimitable du guignolet de ta maman. Notre proximité me manque, ce chemin invisible en aller-retour sur les deux étages qui nous séparaient, ton coup de sonnette du soir quand tu venais rechercher P. Et ce merveilleux cours de poterie du mercredi matin où j’accompagnais les garçons ! Crois-tu qu’ils se souviennent de ce fameux orage qui nous avait vus en revenir un jour, littéralement à tordre, transis, une flaque dans chaque chaussure ? Ton fils avait eu une fameuse peur, ce jour-là, et sans doute a-t-il pensé que j’étais folle ou bien inconsciente de les traîner ainsi dans mon sillage, devant les rares passants prudemment abrités sous les portes cochères, assourdis d’eau et de vent, abasourdis par la violence de l’averse… Je crois qu’au fond de leur mémoire, ces mercredis des jeunes années auront toujours le goût de nos déjeuners exotiques, des heures passées dans l’atelier et de ce mémorable orage.

F. me charge de te transmettre ses amitiés, et de te rappeler que tu es toujours la bienvenue si l’envie te prend de quitter ta chère capitale pour venir respirer l’air de la campagne. Elle et moi en avions déjà rêvé l’année dernière, cette année c’est chose faite ou tout comme : dès que le terrain qu’elle nous « offre » généreusement sera convenablement désherbé, nous planterons un petit potager familial derrière sa maison, juste sous le sien. Si le coeur t’en dit, je trouverai bien une binette à te prêter, en échange d’une poignée de radis frais cueillis et d’un panier de framboises !

Nous en reparlerons dimanche, je te donnerai tous les détails. D'ici là, prends soin de toi.

Je t’embrasse affectueusement,

V.

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22 avril 2008

Saveur d'enfance

Chère C.,

J’ose à peine prendre ma plume pour t’écrire, tellement j’ai tardé à mettre à jour ma correspondance. C’est pourtant, d’ordinaire, une charge bien légère et dont j’aime à m’acquitter. Que te dirai-je pour m’excuser qui vaille à entendre ? Le froid n’a pas gelé l’encre qui coule de mon stylo, le travail, mon Dieu, n’est ni plus ni moins prenant que d’habitude, les travaux de la maison avancent à pas menus – peinture et plâtre, murs en attente de la chaux qui viendra poser un souffle mat sur leur nudité retrouvée – et la famille navigue au gré des menus événements de tous les jours, merveilleusement uniques et banals. Enfin, enfin, l’hiver sonne la retraite sans trop maugréer, et même si j’attends les Saints de glace pour me sentir tout à fait autorisée à jeter ma frilosité coutumière par-dessus les moulins, le jardin m’appelle et m’attire à chaque fin de jour, lorsque le soleil tarde à se retirer et qu’il monte de la terre fraîchement retournée le parfum du renouveau. Enfin, je dis jardin avec une prétention certaine, parce que je suis bien en peine de trouver un mot plus précis pour décrire cette gigantesque jardinière (peut-être est-ce tout simplement cela, d’ailleurs ?) créée de toutes pièces par l’ancien propriétaire. Mais enfin c’est ainsi, la maison possède cour et jardin, et nous passerons pudiquement sur la surface réelle de ce dernier… J’y trouve bien la place pour mes aromatiques préférés, un framboisier audacieux qui pointe gaillardement quatre ou cinq rejets, plusieurs rosiers dont le feuillage, ces derniers jours, verdit le mur comme une mousseline légère, et puis encore des muscaris, des renoncules vibrantes de couleurs, des petites mousses qui poussent des hampes timides que couronne parfois une fleur délicate, un genêt sauvage qui tente vaillamment de s’urbaniser, quelques violettes farouches qu’il faut guetter… Le long du mur, le muguet encore en longs rouleaux nous promet déjà une floraison éphémère mais résolument parfumée, et il faudra cette année que je surveille étroitement L. (qui n’aime rien tant qu’aller gratter la terre humide et étudier sans dégoût les nombreux vers de terre qu’elle met au jour dans son entrain) pour qu’elle ne touche pas à cet élégant poison.

Cette débauche végétale vient après les morts de l’hiver. De toutes ces petites disparitions, attendues ou pas, c’est celle du houx qui m’attriste le plus. Il était déjà là à notre arrivée et l’incongruité de sa présence dans un si petit jardin m’avait amusée. Il était bien modeste lui aussi, mais vert et gaillard à plaisir et j’imaginais parfois de le parer pour Noël comme un clin d’œil au mystérieux visiteur de décembre. Vraiment trop mal placé, il avait dû jouer à saute-allée. Nous avons vite compris qu’il n’avait pas la racine voyageuse et son exil forcé, l’arrachage inévitable des radicelles en fins cheveux pâles lui ont été fatals. La mort est venue lentement, en une vague brune qui a gagné de branche en branche, éteignant impitoyablement le vernis des feuilles. Un jour, sans rien m’en dire, J-F l’a arraché et fait disparaître, m’évitant la peine de le faire. Je garde l’image de cet arbuste fier, dont les branches maîtresses déjetées de chaque côté du tronc figuraient d’étranges bras, et je regrette comme toujours d’être responsable de la mort d’un végétal. Je sens bien qu’il y a là une espèce d’attendrissement qu’on pourrait trouver ridicule, mais c’est ainsi…

Enfin, là n’était pas le propos de cette lettre et me voilà encore partie dans des digressions fumeuses, au lieu de répondre à la question que tu me posais. Une recette facile, disais-tu, et je comprends derrière les mots qu’il serait de bon ton qu’elle soit aussi goûteuse, évocatrice peut-être, un brin nostalgique pourquoi pas ? Tu m’entraînes là sur un chemin que j’aime particulièrement, moi qui rêvais de petits plats à l’âge où l’on joue à la marelle, qui suivais avec intérêt le ballet de cuillères en bois qui se jouait dans la cuisine familiale, notais fébrilement des recettes dans un cahier d’écolier ou y collais celles que je découpais dans le journal du dimanche. Drôle d’occupation pour une fillette mince à l’extrême et qu’on disait difficile ! Difficile, je l’étais sans conteste et mon appétit capricieux a fait le désespoir de ma mère pendant des années, mais je garde au palais l’acidité de la tomate cueillie au jardin et l’odeur verte de sa feuille, le sucre des fraises au rouge vibrant, férocement gardées par des faucheux qui me terrifiaient, le moelleux des fruits que donnait un très vieil abricotier que l’âge penchait un peu plus chaque année. Je dois à cette enfance, à ce jardin recréé dans la ville, la naissance du goût qui est aujourd’hui le mien et mon amour immodéré de la terre et de ses fruits. Il est donc très logique que je te donne une recette de famille, bien simple toutefois, ordinaire même, mais qui a le goût d’un doux souvenir. Ne me demande pas en revanche des poids et des mesures précis et pas plus de temps de cuisson, j’en serais bien incapable, je fais confiance à ton savoir-faire… Cette recette mystérieuse dont mon père faisait ses délices et que maman préparait lorsqu’elle voulait nous faire plaisir, c’est un dessert qu'elle appelait œufs au lait. On doit dire « crème renversée », je crois, mais je préfère à cette description un peu sèche la simplicité parfaite du nom que nous donnions à ce grand classique. Ma petite nouveauté, peut-être, mais celle qui donne tout son crémeux à ce dessert somme toute banal, c’est de remplacer un tiers du lait frais par du lait concentré. J'ai obtenu ainsi un entremets fondant et onctueux, intensément évocateur d’enfance, qui cède sous la cuillère en sillons brillants où vient couler le caramel. La préparation en est très simple : pour 3 œufs vivement battus avec du sucre (j’ai toujours à la cuisine un grand bocal de sucre roux où la vanille diffuse lentement son arôme), tu feras bouillir 3 verres de lait que tu verseras en filet continu sur les œufs en fouettant sans arrêt pour ne pas cuire les jaunes. Attention de maintenir le fouet dans la préparation, faute de quoi ta crème se couvrirait d’une mousse d’air peu appétissante à l’œil. Cet appareil sera versé encore chaud dans un moule où tu auras fait un caramel blond, pour que ce dernier parfume de son arôme la surface de la crème. Maman faisait cuire ses œufs au lait dans la très vieille cocotte-minute qu’elle conservait pour cet usage, après les avoir couverts d’une assiette. Tu peux aussi glisser le moule au four, dans un bain-marie, ce qui facilite la surveillance. Lorsque la surface est dorée et que l’entremets a pris, la cuisson est terminée. Il faudra cependant encore patienter jusqu’à complet refroidissement pour éviter que le fameux retournement ne se transforme en dégringolade ! En t’écrivant ainsi, il me vient une furieuse envie de dessert ! Il n’est pas trop tard encore, je vais m’offrir une collation de chatte anglaise avec un des délicieux biscuits préparés hier par T. et une tasse de thé…

J’espère avoir de tes nouvelles bientôt, je suis très impatiente de découvrir tes dernières aquarelles… Je te dis donc à bientôt, n’est-ce pas ?

Affectueusement,

V.

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31 mars 2008

Heure d'été

Chère M.,

J’ai tardé à te répondre, tu ne m’en voudras pas j’espère, mais ces derniers jours ont été remplis jusqu’à ras bord d’occupations aussi diverses qu’urgentes. J’ai d’abord achevé, entre deux préparatifs pour le départ de B. et quelques piètres tentatives domestiques, le grand projet qui m’a tenue occupée toutes ces dernières semaines. Dieu merci, les vacances sont bel et bien là et même si nous les passerons à la maison, la perspective de ces quelques jours de respiration m’enchante.

Je suis en effet bien résolue à reproduire la petite bulle de grâce que nous avons connue à Noël et je m’efforce avec la plus grande application de profiter de chaque instant, quelque triviale soit son « affectation » ! Enfin, soyons honnêtes, en trois journées de liberté, je n’ai guère fait de corvées… Quelques courses fort plaisantes samedi avec J-F et L., un retour au son des préludes de Chopin au milieu de champs qui sortaient doucement du sommeil de l’hiver et déroulaient une terre grasse sous un ciel exceptionnellement bleu et un cours de danse dont je suis rentrée fourbue mais la tête et les jambes pleines de pas de bourrée, de jetés et d’arabesques. Puis un dîner tardif en amoureux et une bonne nuit de sommeil, doublement écourtée cependant par les appels de L. que les frayeurs du mois dernier continuent de faire trembler et cette heure prestement escamotée au creux de la nuit. Comme toujours, nous allons passer quelques jours à nous demander si telle pendule est déjà à l’heure d’été, s’il n’est pas temps d’aller chercher L. à l’école et voguer, un peu perplexes, entre autant d’affirmations muettes et contradictoires du temps qui passe que la maison compte d’instruments pour en mesurer l’écoulement. Lorsque la fantaisie me prend de réfléchir à cette distorsion que nous avons institutionnalisée, je me perds avec délices dans les plus folles conjectures. Où donc disparaissent-elles, toutes ces heures que l’on n'a pas vécues ? Quelle chute étrange, tomber ainsi d’une heure à l’autre sans avoir vécu chacune des soixante minutes qui les séparent d'ordinaire… Par quel tour de passe-passe s’en vont-elles, ces poignées de secondes, baguenauder pendant six mois jusqu’aux derniers jours d’octobre où elles seront sommées de rentrer dans le rang, de s’y faire une place à contresens des aiguilles et d’attendre sagement un autre retour du printemps ? Voilà du temps délicieusement perdu à échafauder des hypothèses plus farfelues les unes que les autres, et je ne vois guère que la grande question de l’infinitude de l’univers pour m’offrir pareille séance de réflexion futile !

Quant à toi qui vas t’envoler bientôt pour le pays où, en cette saison, le soleil se lève sur une pluie de fleurs immaculées, tu vas faire un bond dans le temps d’une tout autre ampleur pour de multiples retrouvailles que je te souhaite douces et gaies, et j’espère déjà avec gourmandise le compte-rendu circonstancié que tu ne manqueras pas de nous faire. En guise de prélude à ton voyage, j’écoutais il y a quelques jours un disque de musique japonaise traditionnelle dont les accords souvent étranges pour l’oreille occidentale ont doucement bercé mes heures de travail.

Le joli soleil d’avant-hier a tiré sa révérence et c’est sous la menace de la pluie que nous sommes partis dimanche pour notre premier vide-greniers de la saison. J’ai réalisé avec un peu d’amusement qu’il y a six mois exactement nous étions dans la même ville pour la même raison et que nous avions alors profité de l’heure magiquement greffée à notre journée pour faire de jolies trouvailles au goût d’enfance. Hier le butin était plus maigre, mais nous sommes tout de même revenus chargés d’un lit de poupée en fer que tu me volerais sans la moindre vergogne puisqu’il ressemble beaucoup à celui dans lequel le petit M. dort désormais, d’une grande pile d’assiettes à motif de roses achetées pour trois ridicules pièces et que le vendeur avait gentiment complétées d’une soupière assortie, miraculeusement retrouvée au milieu du fatras pendant que nous furetions en laissant à sa garde notre encombrant achat. Et puis encore deux plats d’argent chiffrés, trois cartes anciennes montrant la France, l’Afrique et Verdun tels qu’ils n’existent plus, quelques vêtements de poupée anciens dont je copierai le patron pour compléter la garde-robe de H., un drap de berceau brodé, une culotte bouffante de petite fille modèle et un petit jupon pour L., tous deux en coton fin et broderie anglaise et enfin, surprise inattendue et d’autant plus délicieuse, ce que j’ai acheté pour un très vieux cahier d’écolier et qui s’est révélé une sorte de journal d’excursion en Suisse, signé d’une mystérieuse Miss Clochette et daté de l’année 1903 ! Le ton est alerte et malicieux, l’auteur ose çà et là quelques traits d'esprit assez plaisants et la découverte de l’ensemble me promet quelques bons moments. Ce qui m’intrigue un peu, c’est le changement d’écriture sur certaines pages, comme si en parallèle de la narratrice principale, deux ou trois gais acolytes étaient venus mettre leur grain de sel… Je t’en dirai plus bientôt, je crois que ta curiosité est déjà piquée par cette petite énigme !

C'est drôle (il faut entendre bizarre) ce que tu me dis du député de ta région. Ici aussi le maire n'a été sortant que le temps d'un tour et il a réintégré triomphalement (avec 70 % des voix !!) un fauteuil qu'il n'avait quitté qu'en théorie. Ce fils de la région, riche mais bouseux dans l'âme (à distinguer des « paysans » pour lesquels j'ai le plus grand respect mais qui n'ont pas droit de cité ici, où nous n'avons que de très gros agriculteurs enrichis, petit-fils ou arrières petits-fils de métayers qui se sont crevés à la tâche pour leur offrir ces hectares de terre qu'ils font crever à leur tour à grand renfort de pesticides), a certes pris quelques initiatives intéressantes, mais en laissant en friche combien d'autres domaines où une action serait pourtant de la plus haute urgence. Les rues sont sales, chacun parque sa voiture n'importe où en se fichant comme d'une guigne des passants contraints de marcher sur la chaussée, dans l'indifférence résolue de la police municipale. Et je t'épargne les rues mi-dépavées comme par un autre Mai 68, la gigantesque partie de Monopoly qui se joue à guichets fermés et couteaux tirés dans la ville haute ou la rénovation des remparts qui ont désormais la triste physionomie de ces murailles factices des parcs d'attraction à l'américaine...

La pluie a repris, je l’entends au chuintement particulier des roues sur le bitume, et je constate avec surprise qu’il est – déjà – cinq heures et demie. C’est officiel, le rideau peut se lever sur les futures soirées d’été où le soleil s’éternise au fond du ciel et même si le froid persiste, je rêve déjà de vêtements blancs et de pierre chauffée.

Très affectueusement,

V.

P.S. Je t’envoie séparément la réponse à ta question « technique ».

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30 mars 2008

Plan de campagne

Du Général des R.P A. au Colonel I.

Cher ami,

Quelques mots en hâte pour vous informer que le ravitaillement attendu impatiemment sur le front de l’est est arrivé à destination sans encombre. Outre le paquetage prévu, nous y avons trouvé deux petites surprises qui nous ont fait grand plaisir en ces jours de grisaille persistante. La livraison a été faite dans la journée selon les instructions et grâce à votre diligence, le lieutenant-colonel L. est fin prêt pour la campagne de printemps. Il me charge de vous transmettre ses humbles remerciements et ses salutations.

Ma présence est requise sans retard dans les quartiers des sous-officiers où quelque drame domestique semble s’être produit, je remets donc à ma prochaine missive un récit plus circonstancié des derniers événements non sans vous réaffirmer, mon ami, toute ma gratitude.

Votre dévoué,

Général A.

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17 mars 2008

Conte de fée

Chère Bonne fée,

Une semaine s'est écoulée, déjà, depuis que tes généreux présents sont arrivés dans notre maisonnée, venant marquer d'un sens particulier l'adoption de Mademoiselle H. Te voici donc devenue sa marraine lointaine et un peu mystérieuse, par une espèce de logique qui me laisse rêveuse. Ces semaines auront été bien riches et je m'étonne encore de la chance particulière qui m'est échue, dans l'un et l'autre sens. Durant ces jours de préparation fébrile, je n'ai que rarement pensé à ma fée des merveilles, tout entière à ma propre application. Puis au fil des choses entrevues çà et là, des secrets à demi dévoilés, de l'ombre d'une couleur aimée ou d'une boucle de ruban, je me suis prise à rêver. Point d'impatience excessive pourtant, je savourais d'avance le plaisir qu'il y aurait à tenir enfin dans nos mains le paquet patiemment préparé dans une maison inconnue. Comment te décrire alors mon premier sentiment lorsque je l'ai vu ? Un coup d'œil m'a suffi pour savoir. Toute dignité proprement remisée, j'ai poussé un vrai cri de joie qui a rassemblé autour de moi tous les membres de la famille et fait fuir le chat miaulant de désapprobation.

Après un déballage soigneux (surtout, ne pas abîmer le dessin que je conserverai comme maints autres petits trésors), voici enfin la boîte comme une charmante vitrine, et sous le couvercle transparent ce qui m'a semblé, dans l'émotion, un tourbillon de tons aimés et de cette folie florale que j'avais évoquée. Tu m'as dit fort gentiment avoir été inspirée par mes indications et je peux te dire à mon tour que j'apprécie à sa juste mesure la traduction que tu en as faite. Comment te dire ? Tout m'a enchantée, c'est fort simple. J'ai beau regarder et regarder encore, retourner les minuscules vêtements, caresser les étoffes et la laine si douce, essayer diverses combinaisons en me croyant rue de Grenelle et admirer une fois de plus la délicatesse des points, je ne saurais que choisir s'il fallait ne garder qu'une chose. Dieu merci personne ne me le demande et je peux jouer à la poupée en toute bonne conscience puisque, n'est-ce pas, L. n'est pas encore bien habile avec les petits boutons… Je tiens là une fort belle excuse et je défie quiconque suggèrerait, l'air goguenard, que je m'amuse autant qu'elle. J'ai alors l'œil transparent et le nez en l'air qui coupent court à toute tentative. Ma technique ne trompe personne, bien sûr, et les messieurs de la maison sourient d'un air entendu en se détournant, nous laissant L. et moi à nos affaires de filles. Je ne m'en plaindrai certes pas, lorsque les affaires en question sont de cet acabit…

Ce samedi, j'ai serré l'indispensable dans la ravissante pochette qui est allée rejoindre chaussons et cache-cœur dans le sac qui m'accompagne à la danse. J'ai grandi auprès d'une mère, fort douée elle-même, qui valorisait en tout domaine le patient travail des mains et m'a transmis cet amour du manuel. Tu comprendras mieux, peut-être, le plaisir que j'ai à m'accompagner au quotidien d'objets ainsi réalisés plutôt que manufacturés. Plus qu'un plaisir c'est une nécessité, et cela explique probablement pourquoi je chéris autant les trésors de linge ancien que je découvre au gré du temps. Je ne suis pas pour autant atteinte d'un délire de sauvegarde : ce que j'aime je l'utilise, malgré les risques, et rien ne me fait plus plaisir que de voir ma fille vêtue d'une robe qui a deux fois mon âge ou de retrouver au hasard d'une armoire la brassière tricotée par des mains amies. Ta petite boîte est ainsi allée rejoindre sur la table de la lingerie ce qu'on pourrait prendre pour un joyeux fatras, et dont j'aime pourtant chaque élément, si modeste qu'il soit. J'aime à y poser les yeux et j'ai beau faire, je ne peux que conserver ces œuvres plus ou moins éphémères qui structurent mon univers.

Voilà donc le touchant cadeau d'une fée du printemps, quelques étoffes, un peu de laine et de papier, de la générosité et un souffle de grâce qui me font dire, une fois de plus, que le hasard m'a singulièrement privilégiée…

Les légendes du temps jadis, celles qui commencent par « Il était une fois… », racontent souvent la naissance de quelque princesse bonne et charmante. Sont-ce bien des légendes après tout ? Il est permis d'en douter… Il advient parfois qu'une sorte de concile de fées se tienne autour d'un berceau, faisant pleuvoir sur l'enfançon des talents merveilleux comme autant de bénédictions.

Je t'embrasse,

V.

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