18 mai 2008

Paris-Montsouris

F.,

Nous te retrouverons donc chez toi dimanche, à l’heure du déjeuner. Comme je te l’ai dit, B. nous accompagnera mais pas T. Il ne l’avouera pas, bien sûr, mais je crois que la perspective de profiter seul de la maison l’enchante. Ce n’est pas si souvent. Je me dis qu’il doit parfois regretter d’avoir une mère qui ne part pas travailler le matin, comme tant d’autres, et qui ne lui permet donc pas de s’approprier les lieux dans le silence des jours de semaine. Je suis finalement la seule à les connaître de cette façon. Nul autre que moi n’entend la respiration de la maison lorsque tous ses habitants sauf un l’ont désertée. Je m’en emplis chaque jour, surtout lorsque je monte l’escalier au retour de l’école, les bras chargés du plateau de thé, et je mesure alors la chance que j’ai.

Dans une semaine,  nous quitterons donc notre campagne pour revenir à Paris. Nous franchirons une nouvelle fois cette lourde porte et nous étonnerons doucement de ne plus savoir, l’espace d’un instant, où se trouve l’interrupteur. Je me dirai encore que l’immeuble n’a pas changé, que les quatre années écoulées depuis notre départ pourraient n’avoir jamais existé.

Je, puis nous, y aurons connu de belles heures. C’est là que J.-F. et moi avons échangé notre premier baiser, là que nous avons décidé de nous marier. Et lorsque nous sommes partis, j’ai emporté avec moi, en secret, un tout petit enfant. Chaque pouce de ce minuscule appartement est imprégné de nous, des rires des garçons, de la vie que nous reconstruisions patiemment.

Je me demande parfois ce que nous y avons laissé de notre vie d’alors ? Ce jeune couple et son enfant, sentent-ils parfois la caresse de nos fantômes bienveillants ? Avant de céder au sommeil, durant ces fragiles instants où la conscience hésite entre la veille et l’univers mouvant des rêves, la petite fille voit-elle sous ses paupières déjà mi-closes l’écho de cette autre chambre, le contour duveteux du vieil ours abandonné sur le plancher, l’avion de bois volant éternellement sous la rosace du plafond ? J’aime penser que nous veillons sur eux, que nous les protégeons, que nous avons jeté en partant une sorte de charme qui repousse le malheur.

J’ai déjà plaisir à ce moment que nous passerons ensemble, à ce repas que tu auras préparé pour nous, je retrouverai avec la douceur de l’habitude la vieille table de chêne, le parquet qui grince un peu, toujours la même lame, le jardinet en pots sur le balcon ensoleillé et le goût inimitable du guignolet de ta maman. Notre proximité me manque, ce chemin invisible en aller-retour sur les deux étages qui nous séparaient, ton coup de sonnette du soir quand tu venais rechercher P. Et ce merveilleux cours de poterie du mercredi matin où j’accompagnais les garçons ! Crois-tu qu’ils se souviennent de ce fameux orage qui nous avait vus en revenir un jour, littéralement à tordre, transis, une flaque dans chaque chaussure ? Ton fils avait eu une fameuse peur, ce jour-là, et sans doute a-t-il pensé que j’étais folle ou bien inconsciente de les traîner ainsi dans mon sillage, devant les rares passants prudemment abrités sous les portes cochères, assourdis d’eau et de vent, abasourdis par la violence de l’averse… Je crois qu’au fond de leur mémoire, ces mercredis des jeunes années auront toujours le goût de nos déjeuners exotiques, des heures passées dans l’atelier et de ce mémorable orage.

F. me charge de te transmettre ses amitiés, et de te rappeler que tu es toujours la bienvenue si l’envie te prend de quitter ta chère capitale pour venir respirer l’air de la campagne. Elle et moi en avions déjà rêvé l’année dernière, cette année c’est chose faite ou tout comme : dès que le terrain qu’elle nous « offre » généreusement sera convenablement désherbé, nous planterons un petit potager familial derrière sa maison, juste sous le sien. Si le coeur t’en dit, je trouverai bien une binette à te prêter, en échange d’une poignée de radis frais cueillis et d’un panier de framboises !

Nous en reparlerons dimanche, je te donnerai tous les détails. D'ici là, prends soin de toi.

Je t’embrasse affectueusement,

V.

Posté par lunemalo à 21:17 - - Commentaires [8] - Permalien [#]


Commentaires sur Paris-Montsouris

    Si T. ne vous accompagne pas, il resterait donc peut-être une place... que j'aimerais la prendre et voyager à vos côtés !

    Une semaine alors à patienter, durant laquelle toute chose paraîtra plus légère et comme inconsistante.

    Je t'embrasse, et te souhaite un beau voyage.

    Posté par telle, 18 mai 2008 à 23:08 | | Répondre
  • comme j'aime cette idée que ce sont les fantômes bienveillants qui veillent sur les vieux murs, et nn l'inverse qui me paraîtrait étouffant. Il y a là une très douce nostalgie qui n'interdit pas le mouvement.

    Posté par marion, 19 mai 2008 à 11:57 | | Répondre
  • j'adore quand tu me promènes dans tes mots, te souvenirs, tes émotions....
    je retrouve avec grand plaisir le chemin creux qui est le tien.
    je t'embrasse

    Posté par silo, 19 mai 2008 à 13:01 | | Répondre
  • J'aime attendre le courrier, guetter le facteur, courir jusqu'à la boîte, me hisser sur la pointe des pieds pour laisser ma main interroger le contenu, décacheter délicatement, lire en silence, en me cachant presque et glisser le message dans l'enveloppe qui ne m'est pas destinée...
    J'aime le chemin creux qui défile sous les roues du facteur...

    Posté par Cécile, 19 mai 2008 à 21:30 | | Répondre
  • contente de te relire, suite à un clic hasardeux.

    Posté par Gaëlle, 20 mai 2008 à 23:30 | | Répondre
  • Nostalgie, quand tu nous tiens!
    Bises

    Posté par michele, 26 mai 2008 à 23:04 | | Répondre
  • C'est nouvelle lune demain! Peut être un petit résumé de ce qui a du être une si jolie rencontre hier!! A bientôt!!

    Posté par the toi, 02 juin 2008 à 15:14 | | Répondre
  • Chère V.
    Ton passage chez moi aujourd'hui m'a conduite jusqu'ici, et depuis, je me délecte parmi toutes ces lettres, à fouiller comme dans une vieille malle découverte dans un grenier...
    Me permets-tu de t'inscrire parmi mes lectures favorites de ce monde étrange et impalpable que sont les journaux virtuels ?...
    Je ressens un ravissement délicieux à te lire qui me fait pense à celui de Lol V. Stein... à tous les sens du terme "ravissement"...
    Merci d'avance.
    L.

    Posté par Line, 13 juin 2008 à 14:15 | | Répondre
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